1
Le plus difficile ce sont les journées qui jamais ne veulent cesser, avides des gestes et toujours demandant encore autre chose encore plus. Il faut fournir, et jamais cela ne s'arrête; chaque seconde est à vivre, chacune en sa profondeur et son intensité. La nuit apporte un répit mais parfois la nuit est mal habitée, les entités dans le noir se dédommagent de leur clandestinité, de la perception négative que nous en avons, de la crainte et du rejet. Elles viennent se blottir contre vous dans la tiédeur de votre être se pressent contre vos côtes et vous ne respirez plus ou alors les voici en boule dans le creux de votre estomac et s'installe la nausée. Les muscles se tordent en mauvais sens et ce sont des crampes, de légères douleurs qui pénètrent vos rêves, ce n'est pas vous mais les créatures qui en jouent et ne vous abandonnent qu'à regret après vous avoir épuisé, se dispersent dans les cachettes en attendant la prochaine nuit.
Mais il arrive aussi que la lumière du jour demeure aussi glauque que le sombre de la nuit, et que parfois les nuits soient somptueuses et magnifiques.
Elle marche, elle est dans sa centième existence, elle ne sait plus, une existence en vaut une autre il n'y a pas beaucoup de différence, toujours des jours des heures pour les ancrer, des lieux des paysages des objets, les déplacements d'un corps et autour, des milliers d'autres corps puisque c'est ainsi que le monde se voit, se comprend, la condition de sa réalité. La seule chance de l'aborder fut d'inventer un mode pour qu'il soit. Rien de cela ne peut se changer. Quelle vie autrement? est la question que nous ne pouvons même pas envisager, ni formuler en termes qui conviendraient.
Donc elle avance traînant son sillage dans une rue, son lot de créatures accrochées à sa vie, ce qui est nécessaire ce qui est bon et ce qui est mauvais, pêle-mêle.
Ses yeux s'abaissent vers son corps, ce goulu misérable qui tout bien pesé n'en a pas pour longtemps. Un déséquilibre, le pied vite posé avant la chute puis le levier de la jambe et de nouveau le déséquilibre. Le chaud le froid, le jeu des muscles, tendu lâché, le mou le dur l'air qui s'écarte et se referme comme de l'eau. Rien qui ne se puisse prouver et tout cela incontournable. Elle s'en fout. Elle ne sait rien elle ne veut pas savoir elle a décidé qu'elle s'en tiendrait à ce qui est usuel et que son horizon n'irait pas au-delà.
Le corps dit-elle voilà qui est touchable, l'esprit est inventé, l'instrument du conditionnement. Elle ne pourrait même pas dire s'il y a lieu d'avoir peur; comme le reste le corps court à son naufrage, rien de particulier. Quelque chose d'immobile et d'illimité se ferme à l'écart, s'ouvre partout, intangible, tout mouvement est une tromperie: rien qui bougeât et se tînt dans l'absence de nuit ou de lumière. La question n'est pas là, elle est inabordable. La pensée ne sert pas tout au plus règle-t-elle des questions pratiques, tout au plus raconte-elle les histoires qui sont les clefs du postulat. D'autres clefs auraient peut-être pu servir, cela ne fut pas, sans doute n'y aurait-il rien à la place. Sans doute est-ce vrai peut-être ne l'est-ce pas, sans doute est-ce faux peut-être ne l'est-ce pas.
Des visages et des corps sur un trottoir derrière elle. Quelque chose la suit elle se retourne et ne voit rien, des personnes indifférentes qui marchent aussi dans les mêmes approximatives représentations, aucune volonté qui la concerne.
C'est un endroit connu et dégagé, il faut longer longtemps ce mur de pierre grise contre lequel le vent ne souffle pas. Que cela soit long ne compte pas, l'air et le mouvement apportent leur gratification, le but est incertain ignoré et donc dédaigné. Il n'y en a pas, dommage pour aujourd'hui, cela vaudrait mieux que chaque jour soit un trait conduisant à un point déterminé, puis le repos: La vie comme une longue journée suivie du calme de la mort. De l'autre côté le verre des façades reflète le mur elle y reconnaît sa silhouette un petit signe sombre et au-dessus le ciel déployé et clair, immense vertigineux.
Deux garçons l'abordent, et c'est vrai ils la suivent depuis un moment, depuis qu'ils l'ont vue au moment où ils franchissaient le portail. Il y a un tournage de l'autre côté de ce mur, on les envoie chercher quelqu'un dont le visage n'a pas été publié. Une femme, pour des photos en compagnie de la vieille star qui en ce moment écrasée par la lassitude profite d'être seule pour s'effondrer tranquillement. Il y aura beaucoup de photos, l'autre visage doit être inconnu. Elle correspond physiquement à ce que l'on cherche à leur avis. Il est une heure de l'après-midi on déjeune le plateau est vacant. C'est le moment d'occuper l'espace pour les photos. Jusqu'à 15 heures aujourd'hui cela sera possible. Aucun autre jour. Si elle accepte elle leur retire une épine du pied, le contrat sera aussitôt fait et son identité non révélée à la parution. L'autre femme est très vieille, il faut quelqu'un auprès d'elle, qui semble une amie, elle ne peut être seule l'objet de l'image, elle ne le veut pas. Et elle ne veut pas de quelqu'un du même milieu, quelqu'un qui pourrait teindre les prises de vue d'une signification ou une autre. Peut-être est-ce un caprice, c'est ainsi. Il y a longtemps que l'actrice n'agit que sur ses coups de tête. Personne ne s'oppose à elle, trop vieille et entêtée. On n'a pas envie de la voir s'étouffer, il faudrait refaire le maquillage, peut-être jusqu'au médecin qui devrait assister; une perte de temps. Mais on a besoin de photos récentes, l'apparence évoquant le film, la coiffure les vêtements.
Elle accepte. Elle ne pourrait dire pourquoi, cela n'est pas dans ses façons d'habitude. Ils remontent tous trois le courant jusqu'au portail qu'ils franchissent. L'espace est très grand, c'est un chantier au repos pour quelques jours.
Ils longent une galerie de bois appuyée au-dedans du mur et surélevée de presque un étage. Ils passent au-dessus d'une table chargée du buffet-déjeuner, d'autres tables petites carrées où l'on s'assoit sans ôter son manteau ni ses gants peut-être mais il y a du soleil. Elle reste dans la galerie, elle attend qu'ils reviennent elle les voit debout en bas à une table, qui parlent avec quelqu'un d'assis. Un gros homme le crâne rasé. Elle lui trouve les gestes courts et secs, brutaux peut-être. Les trois visages sont tournés vers elle, elle a les bras sur la rambarde et le visage posé dessus, elle les regarde, les regards ne se croisent pas, ils sont trop loin.

Les garçons reviennent, la guident vers un escalier puis le groupe des caravanes. Ils passent pour le contrat par une sorte de bureau improvisé. Il y a à ce niveau des constructions dans le même bois clair verni de la galerie: des petits ponts des escaliers ne menant nulle part des passerelles sans objet, tout cela à même le gris du ciment brut et aussi plus loin sur la terre mouillée sur toute l'étendue du terrain où sont remisées les machines des ouvriers, maculées dans les flaques et la boue. C'est incohérent, un assemblage qui ne dit rien, ces machines et ces constructions sans objet qui ne semblent pas organisées, disséminées semble-t-il au hasard.

La vieille femme se redresse lentement, elle a l'air hagard, sans doute s'était-elle endormie. La caravane est très grande au-dedans, confortable tiède. Cela sent le linge frais et le parfum, ils sont là, deux ou trois qui s'affairent doucement, vêtements, maquillage, cheveux.
On la présente, elle semble convenir, le grognement l'atteste. La dame est de mauvaise humeur comme un enfant trop fatigué. Fatiguée elle l'est en effet, même s'il ne s'est agi que d'une gracieuse apparition, cela se paya de plusieurs jours de tension, car bien sûr elle ne peut plus se surmonter comme autrefois, l'effort ne se peut plus, le doute la trouble à présent; tout le monde est attentif mais cette attention est dictée par l'inquiétude, elle le sent, les sourires et la joie sont de mise, accrochés avec du fil de fer. Jamais on ne la laisse seule tout à fait. Elle se sent observée c'est très déplaisant. Elle l'a toujours été, bien évidemment, mais différemment. Un nouvel élément, l'âge, joue à présent, qui ne flatte pas.
Aujourd'hui elle ne se livre même pas au jeu, trop épuisant. Elle se contente d'être maussade.

— Appelez-moi Gabrielle dit-elle à la fille pour simplifier.

L'autre incline la tête. C'est la troisième fois qu'elle a ce geste, pas un son encore. Elle n'a même pas l'air de s'intéresser beaucoup. Gabrielle s'est assise à côté et regarde le visage nouveau que l'on apprête légèrement. Juste quelque chose qui la pâlit encore.
Ses vêtements... Oh, ça ira, très sombre c'est très bien en photo. Glissez-lui juste ce petit anorak blanc pour le contraste, et attachez les cheveux sur la nuque, mollement. Reste-t-il des gants quelque part?
Ils s'en vont tous vers le plateau, il reste un peu plus d'une heure, la vieille femme s'est vêtue de rouge. à cause du gris du ciment elle est sûre que c'est ce qu'il faut, et c'est de plus la couleur qu'elle porte dans son apparition filmée. Une couleur énergique, vivante, en se reflétant cela flatte le visage et la peau... dans cette grisaille.

La fille (elle s'appelle Ely c'est ce qu'elle répondit, — sa voix rien de spécial, un chuchotement qui semblait habituel) n'aimait pas beaucoup l'anorak et ne manifesta rien. Il était chaud et parfumé, donc bienvenu: les prises de vue se passaient à l'extérieur. Mais elle aurait préféré rester sombre plutôt que ce blanc éclatant elle se dit cependant que cela pourrait bien avoir l'avantage de la faire disparaître, cette surexposition ostentatoire.
Le groupe n'avance pas trop vite, Gabrielle marche la première, menant comme à l'accoutumée. Ely marche à côté car les shootings ont commencé. Parfois le photographe court et les prend de front. On a demandé à Ely d'avoir le visage légèrement tourné vers son interlocutrice et l'expression enjouée et familière. Sauf à un moment où l'autre tend le doigt vers la gauche en riant, et où son regard a à suivre la direction.

Puis on passa sur le plateau parmi les constructions absurdes, elles furent alors accoudées aux rambardes et aux tables où quelques-uns étaient encore à boire du café. Un chien qui était aussi un acteur du film fut mêlé à la scène. Et le rôle du fils qui passait par là prit des poses, enlaçant tendrement sa vieille amie, toutes dents découvertes dans le soleil oblique et mouillé, fixant l'objectif. Gabrielle le suivit des yeux, quand il s'en alla le regard redevenu aigu et sévère mais l'expression toujours détendue. La vieille actrice en eut assez, quelqu'un rapporta le manteau d'Ely tout tiède encore de la caravane et lui rendit aussi son sac. Elle s'en fut.

Il y avait de l'ombre à présent de ce côté du mur, le soleil déclinait déjà, le vent était tombé et tout était calme. Beaucoup de gens marchaient pourtant, sans hâte, et sans doute à cause du tournage la circulation avait été détournée. Les dalles de granit commençaient à se disjoindre sous la pression du terrain qui bougeait et vibrait, se dilatait, se rétractait, voulait éclater au jour. Apparaissaient de jeunes pousses et la promesse de nouvelles tendres feuilles autour du tronc sec des jeunes eucalyptus qui étaient morts tous ensemble au printemps dernier. Ely continua à marcher droit devant et n'obliqua pas vers la rue qui la reconduisait chez elle.

2
La femme au bas de l'escalier la regarda l'air revêche, elle devinait où elle se rendait. L'appartement de Josuah que parfois il prêtait, toujours bruyant, allers et venues sans aucune connaissance des moments du jour et de la nuit, et Josuah lui-même impossible à aborder, grand, le rire facile, ne parlant que mal le français. Les voisins au premier coup d'oeil reconnaissent maintenant ses visiteurs et s'inquiètent. Personne n'en a cure, l'appartement est vaste, au dernier étage, l'on peut entrer et se mettre dans un coin sans parler si l'on ne se sent pas disert. Lorsqu'on sonne, quelqu'un est toujours là pour ouvrir, il y a toutes les chances que vous ne le connaissiez pas, il vous introduit. On s'en va quand on le désire et, ce qui n'arrive pas toujours, Josuah est là aujourd'hui.
Elle et lui se connaissent depuis très longtemps. Il se trouve comme d'habitude dans la pièce où l'on n'entre pas sans lui, au fond de l'appartement. Il n'y est pas seul, ils sont deux à regarder des photos sur l'écran. Ferdinand est photographe, il a apporté de très grands tirages roulés dans un étui de carton rigide. Josuah s'en choisira un. Mais pour l'instant ils regardent ce qui vient d'être mis en ligne. Elle reste derrière un moment puis s'installe dans le canapé encombré.
Elle reçoit alors un coup de fil ne répond pas: une suite à la séance de photos dit le message, le lendemain dans Paris chez l'actrice. Elle remet à plus tard la décision, elle n'a pas envie d'y penser.
Ferdinand s'en va, tous trois ont regardé les tirages et pour celui qui fut choisi, si elle n'est pas intervenue ils étaient tous trois accordés.
Elle lui raconte l'après-midi, il n'est pas très attentif une actrice ou l'autre, jeune ou vieille, que lui chaut? Pas du tout son univers et absent de ses préoccupations. Elle n'est pas surprise, c'était juste pour dire quelque chose. Puis le laisse.
Deux filles se sont emparées de la cuisine, c'est toujours ainsi neuf fois sur dix: si quelqu'un est dans la cuisine c'est une fille se dit-elle et décide de penser à éviter ça pour elle-même. Elle fait une tasse de thé et l'emporte. Très occupées elles lui tournent le dos, rires, exclamations, cela friture, elles sont un peu grosses et jeunes, c'est l'odeur d'un plat asiatique.
Elle s'est assise près de l'entrée du balcon dans la pièce qui sert à tout le monde, c'est bruyant dans cette pièce les fenêtres sont sur la rue, des rafales de pluie en ce moment mitraillent. Depuis l'intérieur chauffé cela ressemble à un orage d'été mais l'eau sûrement est glacée comme le vent. Il y a longtemps qu'elle n'est pas venue. Seulement une autre personne est là, un garçon qu'elle ne connaît pas muni d'écouteurs devant un laptop. Lorsque Ferdinand vient s'asseoir près de lui, il libère ses oreilles et ils entrent en discussion animée à propos de quelque chose sur l'écran une petite phrase musicale au son réduit tourne en rond.
Elle écoute de nouveau le message, la vie soudain semble si désertée, elle frappa en réponse un bref agrément avec le sentiment de se trouver sans choix, cela ou le vide. Rapidement l'adresse lui parvint.

Elle se renfonça dans son siège, c'était le bruit violent de la pluie qui couvrait tout, les deux hommes passés à autre chose regardaient toujours l'écran; de temps à autre ils riaient brusquement. Quelque chose dans un temps où il n'y avait rien s'étendait lentement au devant et les carreaux étaient noirs maintenant; elle se résolut à attendre que cela passe. Dans les oreilles le bruit de la pluie et les rires intermittents, elle se prit à somnoler sans même en avoir conscience.
Puis il y eut du bruit, les deux filles de la cuisine avaient fait un repas et invitaient à les rejoindre, elle hésita, finalement ne resta pas.

3
Les plus courts jours de l'année approchaient, la rue animée d'ordinaire était sombre et fraîche d'un calme inusité, des taxis vacants croisaient au long des trottoirs mais elle préférait marcher encore. à un moment alors qu'elle avançait le nez au sol et la tête vide, il y eut un bruit soudain. Une automobile qui arrivait en face sur l'autre côté avait sans raison heurté le trottoir et se retournant, poursuivit sa route en glissant sur le toit, puis se bloqua un peu plus loin contre le pied d'un feu de signalisation sans autre dommage. Un garçon s'en extirpa par la vitre ouverte du chauffeur, jeune, menu, abasourdi. Il se remit prestement sur ses pieds et rajustant coiffure et vêtements se mit en marche s'éloignant. Deux ou trois personnes s'approchaient, hésitantes, ne sachant que faire, il y avait encore aurait-on dit quelqu'un sur le siège du passager. L'une se pencha pour regarder à l'intérieur, se releva l'air absolument indécis, silencieuse. Ely poursuivait son chemin.
Elle n'avait pas sommeil, la nuit allait durer, devant était le temps gonflé et vide et lent. Elle ne sut si elle allait rentrer ou marcher encore, tourna à gauche dans une rue qu'elle ne connaissait pas, un peu plus étroite et qui semblait s'achever un peu plus loin sur une autre avenue. La rue n'était pas longue et très vite presque au sortir, elle vit assis au sol, appuyé au mur d'un étroit immeuble de pierre, façade surchargée de petits monstres et des visages impassibles de femmes en médaillon, le jeune garçon qui avait abandonné un peu plus tôt la voiture renversée. Il avait les yeux ouverts mais il semblait avoir de la peine à être. Elle s'approcha et s'assit aussi pour prendre la main qui gisait la paume vers le ciel, la tapota.

— Bonsoir dit-elle, quelque chose ne va pas?

Il tourna vers elle un regard imprécis et qui semblait flotter.

— Non, non, ça va, je suis fatigué. Mais que fait AnneMarie? Où est-elle?

— Je ne sais pas je ne la connais pas. Il ne faut pas vous endormir là, pourriez-vous vous relever, rentrer chez vous?

— Non, je ne veux pas, c'est trop loin.

Il nia avoir besoin d'un médecin et pour le prouver il dut faire l'effort de se mettre debout et de la suivre à pas mous jusqu'à son appartement. Il flageolait mais semblait récupérer doucement son assiette. Elle gardait dans la sienne la main froide et maigre qu'il semblait sans volonté livrer à la traction. L'appartement n'était pas loin, dans l'ascenseur elle remarqua qu'il grelottait.
Il était sur son lit la face vers le haut, les jambes molles et les bras, elle déplia la couette et glissa un petit coussin sous sa tête. Il gardait les yeux ouverts qui suivaient mollement ses gestes. à un moment il lui sembla qu'il souriait.
Puis elle s'en alla dans la pièce voisine laissant la porte ouverte pour qu'il ne restât pas dans l'obscurité.
Finalement elle aussi s'endormit et quand au matin elle voulut s'enquérir de l'état du garçon, il n'était plus là et le lit était froid sous sa main.

Il lui fallait s'habiller maintenant, s'apprêter quelque peu puisqu'elle avait accepté de figurer sur les photos. Elle fit comme d'habitude et alla au plus simple, elle se vêtit de noir, pull et pantalon, chaussures sans talon enfila par dessus un veston de la même couleur. Depuis longtemps, toujours au plus simple, elle ne se maquillait plus, la peau soignée.

4
Une jeune fille brune en tailleur se tenait près de la porte ouverte pour l'accueillir mais aussitôt apparut l'actrice qui commença:

— Je m'appelle Gabrielle

— Bonjour. Ely. Répondit-elle en se demandant si cela serait pareil à chaque fois.

Et sans perdre de temps elle fut guidée vers le bureau où la Gabrielle des photos aura été surprise en pleine séance de travail avec une amie et collaboratrice.
Gabrielle avait choisi d'être très chic ce jour-là, en tailleur aussi mais bien sûr rien à voir avec celui de sa secrétaire, le jabot d'une chemise à col haut dans l'échancrure et pour accentuer l'évocation d'un petit marquis, de fines chaussures de ville à boucle carrée sur le dessus. La coiffure semblerait sans apprêt à l'image mais ce n'était pas le cas et pendant la séance, la position des mèches vraies et fausses dans la lumière fut l'objet de soins particuliers, la dame avait toujours joué de ses cheveux, de tout temps maintenus blondis et épaissis; elle poursuivait à ce propos une envahissante obsession. De ses amis, le photographe était par ailleurs bien connu. Il était accompagné d'une assistante, une jolie fille brune aux cheveux courts que tout le monde appelait Nap selon le photographe qui prétendait qu'elle ressemblait au célèbre corse.
Contre son aspect fluet, Nap jouait les garçonnes de la campagne, rude et masculine, un jean et un vieux pull aux coudes ravagés. Elle roulait aussi ses cigarettes mais ici on ne fumait pas. Elle se mit aussitôt pieds nus pour travailler à l'aise et grimper sur les tables et les sièges, car elle doublait les prises de vue avec une petite caméra. Peut-être du film extraira-t-on de séduisantes images qui auront l'air d'avoir été volées. également, à l'idée de Gabrielle, rallongea-t-on d'une encombrante natte pesant dans son dos, les cheveux de Ely.
Les prises pouvaient commencer, dotant Gabrielle d'une existence et assurant son intemporalité.

Puis Ely accompagna Nap sur le lourd balcon de pierre aux balustres épais, la jeune fille avait déjà roulé sa cigarette et se hâta de l'allumer. Elles regardaient la rue froide et lumineuse ne trouvant rien à dire, Nap tirait sur la cigarette à courtes et profondes bouffées et retenait son souffle un moment avant de rejeter la fumée. Cela puait.
Pour dire quelque chose enfin, Ely demanda si la séance avait bien pris fin, Nap n'en était pas sûre. Et dans le silence retombé, Ely s'en alla au long du balcon qui semblait suivre toute la façade. Il éclairait nombre de pièces qui devaient être vastes mais dont les rideaux étaient tirés. Lorsqu'elle rentra ils étaient en train de visionner ce qui avait été fait, Gabrielle, regard aiguisé très attentive critique et ne laissant rien passer, guettait l'image qui devait la séduire.
Entra un garçon jeune aux cheveux clairs un peu longs et souples, Roman son petit-fils. Elle l'appela à la rescousse, il vint l'embrasser mais n'avait pas plus de temps, ses yeux glissèrent sur les clichés il laissa échapper une appréciation générale, flatteuse indifférence et se hâta de quitter la pièce fouillant ses poches alors qu'un téléphone sonnait. Ce n'était pas le sien. La sonnerie se poursuivit un peu et cessa brusquement.
Il y eut encore à signer décharge et nouveau contrat, accepter une récidive non exactement précisée, avant de pouvoir s'en aller.
En approchant de son appartement alors que le taxi patientait à un feu, elle vit sur le trottoir, indécis, le garçon qui avait dormi chez elle. Il se décida brusquement et traversa au dernier moment. Le taxi s'élança, elle se retourna, ne le vit plus. Ils doublèrent la jeune fille qui promenait les chiens du vieillard dont la porte faisait face à la sienne, deux chiens immenses et soignés hérités d'un fils qui ne venait plus et vieux eux aussi; ils avançaient une patte puis l'autre très lentement, leur dos incurvé par le poids des côtes montait presque à la poitrine de la fille qui laissant mollir la laisse avait posé sa main sur l'un d'eux, là où jouaient les omoplates. Leur grosse tête lourde à porter pesait vers le sol babines pendantes. Cette vision la découragea soudain. Elle eut l'image de ce vieil homme qui se tiendrait tassé sur lui-même sans bouger à quelque mètres d'elle de l'autre côté du mur, plus vieux encore que ses chiens et plus harassé. Le taxi ne s'arrêta donc pas et obliqua vers les rues animées, les cafés les restaurants où la nuit draine ceux qui ne se décident pas à rentrer.

Tout ce qui existe sur terre est fait des morts, rien n'échappe à cette violence terrible. Toute substance toute matière a déjà vécu autre, désassemblée réassemblée pour une courte durée, imprégnée au hasard des alliances et des nouvelles promiscuités des désirs des peurs crainte souffrance, et emportant tout, l'irréductible trivial élan vers ce que l'on n'a pas trouvé à appeler autrement que vie et qui peut combler au point que malgré la honte et le mensonge il justifie tout.

5
Or, voici ce qui se passa une nuit d'hiver vraiment froide où seule la neige en abondance parvint à relâcher le gel. Les routes rues chemins et tracés ne se voyaient plus, dans les creux s'amassait la neige qui tenait moins bien sûr les crêtes et tout semblait traîtreusement uni et plat. Le village s'enfouissait doucement, une femme qui ne dormait pas avait tenté de déblayer sa porte mais vite revenue dans la douceur de la pièce colmatée, s'était assise à une table et se prit à somnoler. Le ciel n'était même pas noir, blafard c'est tout, au delà de l'idée de ciel, seulement rien ou autre chose au delà du regard humain, un en soi ou pour soi ou une absence excluant tout.
Et cela commença par une troupe d'animaux tout petits qui suivant les crêtes convergèrent vers la silhouette des maisons groupées. Des rats nombreux de toutes sortes, musaraignes et campagnols et ceux très gros qui vivent dans les bords boueux des rivières, gagnant la place comme une sombre couverture qui s'étendrait sans soubresaut. Puis vinrent des chiens pour une fois muets, qui avançaient le ventre au sol l'arrière-train rentré exsudant la crainte et leur habituelle veule soumission, leurs yeux un peu exorbités roulaient sans nécessité montrant par éclats le blanc et sûrement leur cerveau oblitéré par la peur ne retranscrivait rien de ce qu'enregistrait le regard. Chacun suivait l'ombre qui marchait devant, chair grelottante tissée de terreur. Il y avait aussi parmi eux de ces oiseaux qui ne volent pas ou mal, des oies des faisans des canards venus des fermes éloignées ou des sous-bois où ils se tiennent d'habitude; l'on aurait pu y voir même deux ou trois cygnes qui avançaient pesamment, agressifs, la poitrine gonflée et le cou tendu, basculant de droite ou de gauche à chaque pas.
Puis des loups musculeux et tendus, la tête raide vers l'avant, regards inquiets courant sur tout, attentifs et rapides et les oreilles dressées. Au centre de leur groupe, quelques-uns plus petits et plus jeunes qui paraissaient exténués.
Une multitude silencieuse et maussade, un seul être en mille corps, en quête insatisfaite, le courant d'une rivière. Sans d'autre bruit que glissements et frôlements cela se répandait dans les rues. Il y avait aussi des humains peu nombreux, quelques maigres groupes où deux ou trois portaient des sacs de toile gonflés, un à chaque côté, dont les brides se croisaient sur la poitrine et dans le dos. De lourds sacs qui contenaient les reptiles engourdis et la luisance des écailles apparaissait parfois dans l'ouverture béante au sommet.
Le garçon était là aussi, vêtu ainsi que le jour où elle l'avait vu s'extirper de la voiture renversée, chargé des sacs comme les autres, Anila, Boris, Cristal, Patricia Edwards et Kitty Legasse, G fourcade, tels qu'elle les avait connus il y avait parfois très longtemps.
Anila se tenait droite les jambes plantées à un carrefour, le dos rigide et le menton haut, son grand corps et ses cheveux peroxydés comme une lumière vaguement dorée et ternie. Elle avait le visage hâlé à son habitude légèrement tourné sur un côté vers le dégagement d'une place publique spacieuse. Les deux mains soutenant les brides des sacs elle ne bougeait pas. La dernière fois qu'elle la vit, cela remontait loin, elle venait d'acheter sa moto, élevait à la lumière une grappe de raisin qu'elle avait remontée de chez l'épicier et expliquait comment se choisit ce fruit. Il fallait disait-elle que les grains ne soient pas collés afin que le soleil ait pu tous les atteindre. C'était l'automne et bientôt après, juste avant le changement d'année, une femme de ménage avait trouvé son corps dans une chambre d'hôtel. Elle avait passé l'été en moto de palace en palace, longeant les côtes européennes à épuiser la prime d'une compagnie d'assurance qui devait la dédommager de la perte de tout sens à sa vie. Et lui donner le temps de prendre un autre départ. Cela ne marcha pas comme ça. Une hanche brisée n'aurait sans doute pas vidé de tout sens une autre existence, mais la sienne si. Une danseuse. Peut-être ne fut-ce que l'accélérateur et le prétexte. Auprès d'elle la silhouette sombre de Boris semblait un signe calligraphié. Boris qu'Ely n'avait rencontré que deux ou trois fois s'était suicidé avant d'avoir achevé ses études de cinéma.
Il y avait Cristal qu'elle avait longtemps eu en affection avant de la perdre de vue complètement pour apprendre des années plus tard qu'elle avait été tuée à coups de couteau.
Patricia E et Kitty qui avaient été des camarades de classe moururent dans des accidents de voiture, elle en reconnaissait d'autres encore aux noms oubliés et dont elle n'avait jamais rien su après qu'ils se soient éloignés.
Elle ne voulait pas rester là et tenta de s'en aller, par des cris ou prenant du sable à poignées et le projetant partout autour dans l'espoir que ce monde ne la tolérerait pas plus longtemps, la repousserait au dehors; elle gisait sur le ventre la joue écrasée, un jeune porc joyeux en courant la piétina et les petits sabots qui frappaient son dos la réveillèrent.

C'était le coeur d'une nuit très claire, la lune presque entière rutilait au dehors, Ely qui ne trouvait plus ses limites commença à s'étendre sans obstacle. Le frottement des jambes sur le drap lui rendit sa peau et sa mesure.
Devant la fenêtre ouverte elle resta à trembler un moment, se prit à claquer des dents et se réfugia sous l'eau chaude dans la salle de bain. Elle pleurait plaisamment sans retenue car sous l'eau cela ne signifie rien.

6
Roman souvent entrait dans le salon lorsqu'elle s'y trouvait, cependant ils n'avaient que peu à se dire. Il faisait le tour de la pièce, hésitant, s'intéressait à la bibliothèque et parfois y choisissait un volume. Difficilement et si Gabrielle n'était pas là, échangeaient-ils plus de trois mots. Le garçon s'ennuyait beaucoup, sa grand-mère aurait bien voulu l'imposer ici ou là mais il ne répondait pas à l'attente, plantait les rendez-vous et sa réputation pour le moment ne le servait pas. Livré en général à lui-même il demeurait seul souvent en dehors de ses cours, sa mère qui restait à distance de la vieille actrice s'occupait beaucoup à ses propres jeux quelque part en Inde d'où elle ne revenait qu'à contre coeur et, jusqu'à il y avait peu, Gabrielle s'intéressait surtout à lui quand il s'agissait d'apparaître à côté de ce joli enfant qui maintenant à force d'ennui et de malaise devenait un jeune homme à l'apparence moins flatteuse et de plus rechignait à tenir la place de décor qui jusque là lui était réservée. Il avait un père quelque part en ville et des demi-frères et soeurs mais il n'était pas accoutumé à compter avec eux. Quelques années auparavant au cours d'une fugue il s'était réfugié chez eux prétendant vouloir rester là, proche de la plus âgée des deux filles qui n'avait qu'un an de moins que lui, un échec dont ce fut lui qui fit surtout les frais.
Sa grand-mère revint le chercher en grande cérémonie et dans les magazines l'on put voir une photo de la dame penchée en avant vers l'intérieur de sa voiture où elle faisait entrer le garçon au profil très visible à l'arrière et dont une jambe au pied nu était encore dehors. Un homme debout près de la place du chauffeur attendait appuyé à la portière entr'ouverte. L'accroche semblait évoquer la conclusion d'un drame. L'article qui suivait présentait deux images floues de lui et sa soeur évoquant une sorte d'inceste innocent sans préciser exactement.

7
Cependant il avait accepté de les accompagner, quand sur l'invitation de Gabrielle, Ely accepta de la suivre quelques jours dans un hôtel où elle possédait un étage, à la montagne. Roman aimait beaucoup venir là, c'était un des lieux de son enfance, il y avait encore des amis qui rentraient de leurs classes le week-end, en les attendant il lisait au soleil des terrasses, et passait ses journées dehors, dans la ville qu'il connaissait comme sa poche.
Gabrielle avait acheté le dernier étage autrefois, elle avait coutume d'y passer l'été aussi bien que l'hiver quand elle disposait de temps. Ils venaient nombreux avec elle, c'était une fête incessante, la constance de sa présence avait contribué à la prospérité du village dont elle était toujours, même si vieille et un peu oubliée, la figure la mieux connue. Cette fois ils avaient l'étage pour eux trois, éloignés les uns des autres et pouvant ne s'apercevoir jamais. Gabrielle cependant avait logé Ely à portée de main.
L'on apercevait sur la droite la ville en dessous, les anciennes rues, basses et resserrées sous l'ardoise dans le centre. Sur le pourtour les bâtiments modernes, les larges routes y menant, les terrasses, le bleu des piscines au travers des verrières embuées, et aussi l'épais brouillard qui dissimulait les deux bassins extérieurs chauffés.
L'hôtel était plus élevé que la ville elle-même et depuis le sommet l'on pouvait plus longtemps jouir de la lumière et du soleil; l'arrière du vaste appartement donnait sur une paroi rocheuse presque verticale devenue plus récemment utilisée par les écoles de varappe aux élèves de plus en plus nombreux, et devant la façade, la très large coulée de la vallée au-dessus de laquelle s'étendait l'espace à quoi l'on ne voyait pas de fin.
Gabrielle passait beaucoup de temps sur le balcon qui ici aussi longeait la longueur entière de la façade, large, tout de bois. Il y avait du soleil l'après midi, et quand les rues du village étaient déjà sombres on pouvait encore ressentir sur sa joue un peu de sa chaleur déclinante. Ely se promenait pas mal et s'ennuyait beaucoup, elle fréquentait un peu les piscines et les spas, les cafés vastes et confortables, descendit une fois ou deux en voiture dans la ville qui était vingt kilomètres plus bas, mais il n'y avait rien de bien réjouissant là non plus.
Personne ne venait leur rendre visite. Au-dehors ceux qui avaient reconnu Gabrielle lui demandaient de poser pour des photos avec leurs enfants, ou de marquer un autographe quelque part. Elle disait détester ça, évitait les trottoirs, mais faisait ces manières par vanité, car en vérité derrière ses lunettes et sous son capuchon cela ne risquait paq de lui arriver souvent.

8
Il avait pour la première fois depuis leur arrivée neigé dans la nuit. Ely rejoignit Gabrielle à sa place ordinaire, les quelques sièges devant sa chambre, la table chargée des revues du matin, les couvertures contre le vent. Mais il n'y avait pas de soleil; au contraire, le ciel comme une grise ouate, quelques flocons parfois et devant, c'était la nouvelle blancheur de l'échancrure dans la montagne qui dispensait la lumière. Le visage de la vieille dame était blafard, son regard pointu et les lèvres serrées sur sa rage. Mais cela n'avait rien d'inhabituel, elle pratiquait les élans passionnés sur le mode professionnel pour elle-même à défaut d'assistance.

— Voilà, dit-elle -elle tendait devant elle vers la montagne terrible et fermée, sa main lourdement gantée- ça au moins n'est pas régi par les morts. Ils ne s'accrochent que là où sont ceux qui vivent encore. Bien sûr, on ne peut qu'y passer, comment y rester? Cela n'est pas vivable, les rochers la neige le froid, mais on peut y poser le regard au moins, l'y reposer et jouir quelques secondes de la sérénité de l'oubli.

— Les morts...

— Oui, les morts plus nombreux que les vivants chaque jour et chaque jour. Leurs noms et leurs visages partout reproduits. Et leurs oeuvres, leurs maisons, leurs villes que nous habitons, leurs traces leur souvenir toujours rappelé. Dans la pierre et sur le papier, dans nos têtes, dans tout ce que nous touchons et tous les lieux où nous vivons les formes qui nous épousent et nous enserrent et sans quoi nous avons peur, les usages tout le reste tout... Ils sont là, ils ont décidé de tout, ils ont tout inventé; même ce qui reste à trouver ils l'ont déterminé, la voie est tracée, ils nous attendent au tournant. Nous sommes dans les fers de leur désir d'éternité, leur volonté de ne pas disparaître, leur obsession des traces et du souvenir. Là, dans la montagne gelée le regard s'en va libre. Ou le croit. C'est déjà ça.
Nous comprenons toujours trop tard, "trop tard" est tout ce qui vient à l'esprit. Viendra-t-elle cette personne précoce et vive, celle qui aussitôt saurait... Mais aussitôt elle sera morte... elle aussi.

En nous cette faille profonde obscure, ce vertige insondable, ou bien est-ce un animal qui nous use de sa langue noire, se repaît de nos forces. Cet état qui ne laissera jamais place, qui nous préserve en sa fatalité et aussi nous condamne, seuls nous en "protègent" les apparences, le mystère des histoires que nous avons la capacité ou la force de raconter; ils étendent autour de nous comme un champ magique infranchissable, une aura de lumière venue après et où se brise le noir. Ainsi est possible l'ignorance dont dépend la survie. Personne ne doit aborder ces parages de l'ombre d'où l'angoisse sourd comme un moteur, comme de l'huile épaisse qui s'étend en mon âme, ce qui permet que l'on tienne debout et que l'on marche.
De la peinture, des bavardages, des masques et des colifichets voilà ce dont se pare un vivant parvenu à un peu de conscience, car personne ne peut approcher l'ombre qui habite l'autre, répond à la sienne sans que le fardeau puisse s'en partager, fait chacun solitaire indéfectiblement. Personne ne veut voir en un autre cet endroit d'où sue la terreur car l'écho en lui-même en est violent.
Ne jamais évoquer le profond -à la surface sont les reflets, les histoires et les contes, les jeux, les parades. Dans la puissance de leur éclat est le salut.
Mise en place d'une mesure dans le démesuré, de dimensions dans l'indimensionné de bornes dans l'infini, un début, une fin, la naissance et la mort. Perspectives et horizon

La femme parlait seule, Ely se sentait comme un mur pour un joueur de balle solitaire. Au devant sur les parois de la montagne, les crevasses verticales de roche noire que la neige n'avait pas comblées luisaient humides sous le ciel bouché. La paix entrait en elle, elle ne sentait pas le froid, elle aurait pu aussi bien s'étendre, s'étendre et se fondre dans l'épaisse ouate du ciel.
La perte de son identité, elle pouvait l'envisager froidement elle qui avait fini par ne plus croire ni à la vie ni à la mort. Parfois pourtant elle aspirait à ne plus exister, cela ne durait pas elle prenait plaisir à être, même s'il s'agissait d'une construction, d'un rêve, d'un factice ou elle ne savait quoi. Ce qui entrait par ses yeux nourrissait ses pensées, aidait les histoires qui lui donnaient à vivre dans le monde qu'elle savait vrai, et elle ne négligeait pas non plus les plaisirs de son corps. Mais elle pouvait très bien ressentir sa substance s'affiner et devenir transparente, se déliter, ses atomes se disperser dans l'atmosphère, et en appréhender la paix.
Ely, qui croyait aux apparences, aurait voulu pouvoir les maîtriser et en jouer, mais il y avait en elle un écueil, certainement cette émotivité animale, qui pouvait aussi la rendre fragile et démunie. Elle se regardait faire alors, mais n'y pouvait rien changer.

Elles rentrèrent, Gabrielle tenait à peine sur ses jambes, elle n'avait pas encore mangé et avait eu très froid dehors. Cependant elle ne pouvait supporter de rester ainsi à tourner dans cet appartement, ne voulait descendre au bar de l'hôtel, ni rien; elle ne savait.
La jeune fille était dans la cuisine de l'étage à lire des revues, aujourd'hui elle était très jolie, blonde et parlant très mal le français. Ely la trouvait charmante, elles s'assirent là, elle leur fit du thé du café puis elles la laissèrent, réconfortées, pour s'en aller au garage où était la voiture de location aux vitres fumées. Ely aimait bien monter dans cette voiture et surtout la conduire. Souvent elle l'avait prise seule roulant un peu au hasard, mais maintenant il avait neigé, sans doute cela serait plus difficile de sortir sur les routes qui partaient vers le sommet ou rejoignaient des hameaux.
Elles allaient sur les rues boueuses pour l'instant, Roman sortit d'un immeuble très vieux alors qu'elles passaient, elles s'arrêtèrent et il monta à l'arrière.
Puis elles entrèrent dans un restaurant où il ne les suivit pas, il rentra à pied à l'hôtel.
Lorsqu'elles revinrent à l'appartement il n'était pas là ou bien il dormait quelque part.
Ely flottait, effleurait à peine le sol, il semblait qu'elle rêvait et peut-être était-ce cela car il n'y eut aucun lien temporel ou spatial avec le moment où elle entra et celui où elle était dans sa chambre et se désagrégeait doucement sur le lit. Elle ferma les yeux et doucement une roue se mit à tourner près de ses yeux, léger grincement régulier, quelque chose de froid et gris contre sa joue et autre chose qui la désertait, un grand calme envahissant le vide que cela laissait. Son esprit se mit à glisser, glisser lentement c'était en vérité indicible mais "glisser" fut ce qu'elle trouva lorsqu'elle releva en hâte les paupières rétablissant son assiette, cherchant des mots pour donner des limites au malaise.
Le décor reprit sa stabilité, elle entendit des voix dans le couloir, celle de Gabrielle et un murmure grave confus qui donnait la réplique, elle n'ouvrit sa porte que pour en voir une autre qui se fermait. Elle retourna dans la pièce dont elle avait l'impression qu'elle se construisait au fur et à mesure qu'elle entrait dans le champ de son regard, et se surprit à se demander ce qui se passerait si jamais son esprit entrait en repos. Un léger trouble l'ombre d'une inquiétude. Elle était passée maître dans l'art de s'en défaire comme de la neige, d'une secousse des épaules et du dos.
Et les oublia pour des considérations plus pratiques, inconsistantes et tout à fait créées pour l'occasion. Cette terrible lenteur en cet endroit où le temps ne passait pas était ce qui lui semblait de plus difficile à endurer. S'oublier est si bienfaisant, tellement commode, aisé dans la hâte. Ici le moindre écueil se dressait dans toute la longueur du temps comme une montagne, s'imposait occupant tout l'espace, masquait les issues, vous piégeait dans les vains méandres d'une analyse approfondie et en profitait pour laisser sourdre dans les failles l'épais et lourd liquide de l'angoisse non motivée qui faisait sa proie, cette fois, autant de la lumière que de l'obscur, de l'interrogation pour quoi n'existait pas de réponse. Un mouvement trop vif se payait aussitôt d'un regain de temps et d'attente, et rien qui pût hâter cette caravane désertée dont elle tentait inutilement d'illuminer les mystères inexistants.

9
Un soir elle s'ouvrit à Gabrielle de sa décision de s'en aller le lendemain. L'autre se contenta de longuement la considérer, quelque chose comme une absence et un vague sourire qui débordait de la face allait jusqu'à flotter autour, dans la pièce sans aucun dessin précis.
Cela tombait mal dit-elle à la fin, le lendemain devait venir un photographe; et elle lui demanda de surseoir jusqu'au matin où très tôt elle donnerait des instructions pour commander une voiture. Ok.

Il vint en effet, la séance fut lamentable, c'était un jeune homme sans expérience le seul que ce journal pouvait déplacer en ce moment, impressionné et craintif. Il n'osait rien proposer encore moins exiger, et même semblait hésiter à appuyer sur le déclencheur. Gabrielle commença à bouillir et son déchaînement fit le garçon encore plus ratatiné, éloigné, inconsistant.
Roman qui rentra à temps pour le sauver, proposa d'appeler un taxi, ils prirent tous les quatre une route qui montait et qu'il connaissait disait-il pour s'y être souvent promené. Il y avait plus haut une maison à demi détruite qu'il aimait et sûrement sous la neige cela serait un intense décor. Ils emmenaient une jeune fille fournie par l'hôtel qui portait un panier de bonne taille où étaient des bouteilles thermos des fruits secs et quelques petits sandwiches. Celle-là avait les cheveux tirés laissant place à un large visage où les paupières presque toujours baissées voilaient l'éclat foncé de son regard, le visage soigneusement peint, une ronde bouche d'un rouge pareil à sa combinaison matelassée. Tous les autres étaient vêtus de noir ou gris, sur une idée de Roman la décision de ne point faire de tache de couleur dans le paysage ayant été prise. Le roux soigneusement teint des cheveux de Gabrielle et rien d'autre.

Il y avait un corps d'habitation partiellement effondré où l'on pouvait encore entrer, mais Roman les mena dans un autre grand bâtiment qui avait été plus longtemps utilisé, peut-être encore l'été, pour abriter des animaux. Malgré le froid cela sentait fort car il s'agissait sans doute de moutons. Le chauffeur faisait un petit feu dans un coin dégagé, rassemblait des morceaux de bois, elles venaient s'y chauffer le dos et les mains. Tout près, la fille en rouge avait installé un petit coin qu'elle s'occupait à rendre confortable avec les couvertures et les sièges dépliants dont la direction avait bourré la malle. Après quelques shootings au hasard dans la salle, ce fut ce coin qui fut choisi pour évoquer un sympathique moment de détente montagnard, les visages réjouis dans la vapeur dégagée par les verres qui contenaient le thé bouillant. Roman s'occupait avec le garçon qui commençait à se sentir mieux, gagné par l'excitation d'une séance peut-être finalement fructueuse. Prié de poser aussi, Roman resta cependant à distance l'air préoccupé, en sorte que sur l'écran qu'ils consultaient dans la voiture en rentrant il n'était qu'une silhouette imprécise, une sorte d'ombre et, dans les flashes, le cercle clair de son visage aux traits presque effacés par la lumière brutale. Puis la voiture eut à faire demi-tour car Gabrielle que l'on avait cueillie juste à la sortie de la grange avait oublié son manteau dans l'une des stalles.
La fille sortit rapidement, ouvrit la porte pour entrer. Ely alors eut une sorte de vision rétrospective ou quelque chose dans ce goût: elle aperçut par l'ouverture la forme de Roman qui se tenait debout à l'intérieur dans ce même endroit où il était resté de préférence pendant la séance. Mais il était aussi devant elle, assis au côté du chauffeur il regardait distraitement par la vitre en direction des parois plus escarpées à quelques centaines de mètres sur l'autre bord. La fille refermait déjà et ils redescendirent moteur ralenti. Il fit très vite chaud dans l'habitacle où personne ne parlait plus, tous se mirent à somnoler plus ou moins bercés, cahots légers, lents virages, ronronnement de la machine.

Peu après leur arrivée le vent se mit à souffler, s'amplifiant au point que sous leurs pieds ils sentaient l'immeuble frémir et trembler. Il tomba du ciel de l'eau d'abord puis de la glace et cela finit beaucoup plus tard en nuage de neige compacte qui frappait presque aussi violemment que des grêlons les stores qu'ils avaient inclinés bas pour protéger les carreaux sans se résoudre à les fermer tout à fait. Puis la lumière flancha, oscilla, cessa enfin pour de bon. Des gens montèrent bientôt, qui installèrent les bougies et des lampes à alcool. L'appartement était sillonné de part en part, Roman ne s'y trouvait pas. Par l'angle d'un store Ely tentait de voir au-dehors; vainement. L'air était rendu opaque, le bruit de la tempête empêchait de parler, Gabrielle s'était ramassée dans un canapé et ne semblait pas décidée à abandonner les parties communes où tisonnait le jeune garçon chargé d'activer un feu géant dans les cheminées au cas où la coupure durerait trop longtemps.
Ely dans la même pièce regardait au-dehors la ville sombre dont seule la parcimonieuse lumière du ciel reflétée par la neige permettait de discerner les structures maintenant que les précipitations étaient calmées. Mais pas le vent. Le bruit des stores battants et de tout ce que le souffle malmenait. Tout sur la terrasse était bouleversé. Quelques phares de voiture cependant marquaient à leur passage le dessin des rues. Le ciel au-dessus semblait un trou béant, peut-être la menace d'une terrifiante chute inversée.
Le visage de roman qui entrait dans la pièce était décomposé, il ne dit rien resta ainsi à hésiter dans l'échancrure de la porte. Il se retourna d'un bloc reprit le couloir en direction de la cuisine. Gabrielle qui avait relevé la tête à son apparition mit quelques secondes à se décider quitta son siège et lui emboîta le pas. Il n'était pas seul dans la cuisine, debout à côté d'une fille qu'elle ne connaissait pas, une petite brune maigre et très jeune au visage blanc désemparé et qui semblait à chaque moment en danger de tomber de son siège. Elle appuyait ses doigts sur son front et parfois secouait la tête pour chasser les ombres accumulées. Il y avait une coupure sur sa main qui commençait à enfler et le côté de son visage aussi prenait une rondeur asymétrique. Gabrielle avait saisi son téléphone mais un "non" de Roman l'interrompit. La fille voulut se lever, ses genoux flanchèrent, d'une main accrochée au rebord de la table elle faisait de l'autre des signes de dénégation désespérés, retomba assise.

Et du temps passa où la nouvelle arrivée était l'objet de l'attention de tous sans que personne esquissât un geste ou prononçât un mot. Ce fut elle qui parla, une voix sourde, certainement beaucoup plus grave qu'ordinairement et heurtée.

— Là, je ne peux pas... Dans un moment ça ira je pourrai partir.

Roman s'était assuré que l'allumeur de feu n'était plus chez lui et décida de la soutenir jusque là où il l'adossa aux coussins de son lit.
Il retourna dans la pièce commune sans trop de délai:

— Je lui ai laissé une cloche de mouton sous la main. Si ça ne va pas elle sonnera. Un de ces poteaux qui portent les drapeaux s'est abattu sur son auto. Je l'ai vue arriver, elle roulait vraiment vite. Il n'y avait que moi, j'y suis allé. Je l'ai aidée à sortir j'ai quasiment dû la porter pour venir ici mais je ne savais quoi faire d'autre. J'ai essayé d'appeler, ça ne sonnait même pas. Au début elle disait qu'elle n'avait rien, mais le froid n'a rien arrangé.

— Tu connais son nom?

— Non.

— Qu'allons-nous faire d'elle?

— On verra bien. Attendons déjà que la lumière soit rétablie. Elle se repose.

— Il y a peut-être un médecin dans l'hôtel.

— Elle ne voudra pas. J'en ai déjà parlé en venant.

— Et pourquoi?

— Ah, il faudra le lui demander. Je vais dormir par terre à côté du lit. Je t'appellerai si quelque chose se produit, ne t'inquiète pas. Quand elle aura dormi je crois que ça ira.

Le vent était un peu calmé mais la neige tombait maintenant comme si cela ne cesserait jamais, de lourds flocons serrés abondants. Ely s'en alla vers sa chambre transformée par le feu, la lueur des bougies, qu'elle éteignit ne gardant auprès d'elle que la lampe vacillante qui dégageait une odeur d'alcool à brûler.


Tôt le matin l'hôtel semblait coupé de tout toujours sans électricité, les employés peinaient à dégager la large rue qui arrivait de la ville et sinon plus rien dehors n'avait son apparence; une vague forme blanche moelleuse, ramollie. Il neigeait encore un peu. Cela sentait le bois brûlé et la cendre dans toutes les pièces, les salles de bain ne donnaient presque plus d'une eau déjà considérablement attiédie, Ely se hâta pour sa toilette avant que cela ne soit fini. Deux garçons rallumaient les feux, la fille qui s'était réveillée deux ou trois fois, dormait à présent depuis assez longtemps, Roman surveillait son souffle. ça semblait normal.
Plus personne ne s'ébattait sur la paroi à l'arrière du bâtiment et un peu plus loin, autour de la piscine de plein air avalée dans la blancheur du paysage, de petites silhouettes posaient des barrières peintes en rouge. Il n'y avait plus de vapeur sinon sans doute leur souffle dans le froid. En ville certainement s'activait-on à déblayer, mais de la terrasse l'on ne voyait que l'arrière encore négligé des bâtiments.
Ely eut envie de sortir, Roman, bien sûr, garde malade ne viendrait pas, ni Gabrielle que la présence de cette fille inquiétait et qui de toute façon avait froid. Elle fut cependant contente de penser qu'au retour de la jeune femme elle en apprendrait davantage sur ce qui se passait au dehors. Celui qui allumait les feux était par force demeuré là toute la nuit et n'avait pas satisfait à ses questions, non plus que, devant son réchaud à gaz de secours, la jeune fille qui avait en charge le petit déjeuner.

Beaucoup de monde dehors, dégageant les entrées les accès, et beaucoup de flâneurs estimant les dégâts. Il était tôt; pourtant les rues commençaient à retrouver leur tracé, mais certainement les pannes étaient générales car poteaux et fils étaient nombreux au sol. Ils empêchaient la circulation des voitures. Libérer les voies mobilisait sans doute les énergies et il ne serait pas facile de trouver à boire un café. Rien ne semblait sur le point d'ouvrir. Plus en avant vers le coeur de la ville une voiture en travers avait escaladé le rebord du trottoir qui était haut à cet endroit. Autour, un attroupement et ceux qui la dégageait du long pylône de ciment qui s'était effondré dessus. Ely resta là un moment mais n'entendit rien qui lui en dît davantage, tout le monde en était aux interrogations. Elle tenta de voir à l'intérieur si un sac était resté. Ils auraient pu ainsi en apprendre un peu sur la jeune fille qui dormait dans le lit de Roman. Elle ne vit rien: trop de monde, et les pompiers dirigeant les opérations avaient bien sûr déjà recueilli le contenu de l'habitacle. Les voies se libéraient, commençaient à résonner les sirènes des voitures de secours. Elle reprit sa promenade obliquant par de petites rues vers le haut du village, entra dans un petit commerce qui disposait de quelques tables, un haut poêle ronflant et derrière le bar une jeune femme préparait des boissons chaudes sur un réchaud à gaz. Elle était assise là un peu en retrait, somnolente depuis un petit moment quand un frisson la parcourut, rapide éclair: lui revenait soudain en mémoire le garçon qui quelques semaines avant avait disparu de chez elle au matin. Ce matin-là elle n'y avait accordé aucune importance, avait aussitôt cessé d'y penser. Mais la jeune fille d'hier au soir se superposait comme un trouble. Elle aussi brune pâle et menue ce qui bien sûr n'avait rien de rare et ne signifiait rien. Tous les deux, nouant d'improbables liens, flottaient vaguement dans sa tête tandis qu'elle se réchauffait derrière le poêle. Elle réfrénait son désir d'aller revoir la fille, s'assurer de sa réalité, et l'idée d'affronter déjà le froid à l'extérieur l'y aidait considérablement. La jeune femme apporta un grand bol de chocolat fumant et odorant, l'expression ravie de celui qui sait tomber exactement à point. En effet.

Après un moment les enfants de la maison descendirent énervés et hurlants pour leur premier repas; commencèrent les bruyantes scènes de la vie familiale, elle s'en alla.

La voiture avait été rangée le long du trottoir il n'y avait plus personne autour. Ely scruta un moment l'intérieur qui ne lui apprit rien. Un homme s'approcha qui lui demanda si elle savait à qui elle appartenait, elle dit non. Il en savait moins encore qu'elle apparemment; elle le laissa.

Et la jeune fille était toujours là, dans le lit de Roman qu'elle n'allait pas quitter de sitôt semblait-il. Pâle toujours, affaiblie, l'estomac refluant tout, préférant somnoler à demi et refusant que l'on fît venir un médecin.
Un côté de son visage était bleui à présent, un peu enflé, sa main gauche aussi. Ely resta un peu à la regarder l'autre ne fit pas attention à elle.
éclats de voix. Gabrielle et Roman dans le living.

— Mourir, mourir, mais qui vit, qui donc ici vit? Veux-tu bien me le dire?

Entendit-elle, passant dans le couloir. La voix amère, excédée de Gabrielle.

Combien de temps allait-elle devoir rester encore? Elle n'aspirait plus qu'à rentrer à Paris mais sûrement les routes étaient coupées pour quelques jours ou au moins dangereuses, réservées aux urgences. Cela ici n'était pas si rare, personne ne se frappait. L'on avait de quoi voir venir. L'électricité avait été rétablie dès le soir du premier jour, tout allait bien.

La nuit est brumeuse. Rien n'est à voir dans le ciel aux profondeurs dissimulées. Le ciel comme la mort sans mémoire. Derrière elle tout à mesure s'effaçait. La lumière troublée des phares à l'avant dévoilait ce qui ressemblait à ce qui avait été, parfois les éclats aveuglants de ceux qui arrivaient en face rendaient opaques les salissures du pare brise.
Pourquoi soudain cette nuit chaude avec le souvenir d'avions?
Cette flaque sombre qu'il fallait enjamber à la descente de l'un d'eux et, qu'assise parmi les premiers au fond du bus climatisé, le sac posé à côté, elle considérait à présent par la vitre, sans rien s'expliquer, attendant les autres.
La flaque était obscure et mate, comme un trou ou quelque chose d'autre, un regard peut-être où l'iris a tout envahi, ou une bouche goulue où personne encore n'était tombé. Scintillaient parfois sur le bord, comme les dents des jeunes filles, petites et pointues, de minuscules lueurs reflet des bâtiments lointains et des néons publicitaires d'une écriture ronde et tarabiscotée qu'elle ne comprenait pas et d'ailleurs pas une seconde cela ne fut une question. Seule la flaque dont le sens échappait occupait encore son esprit, c'était d'ailleurs de peu d'importance.
Maintenant ce souvenir rejoignait la nuit de ce taxi qui brinquebalait parmi les ruines colorées, cabanes et taudis, et enjambait sur des ponts rongés des canaux puants où stagnait l'innommable d'ordures toutes naturelles, parfaitement intégrées à la paix et au bonheur où s'étendait à présent, hors des limites, son esprit absenté et serein. Jouant à jouer sans y croire, cela suffisait, presque trop même. Rien n'était immobile au dehors, cela vivait partout dans le silence et le noir.
Les morts sont morts qu'ils y restent s'ils le peuvent. Les vivants doivent encore mouvoir de la matière et celle aussi d'un corps limité, un dedans un dehors avec entre les deux la bordure à déterminer. Alors se met à exister l'étranger, l'étrange, l'inquiétant et aussi la mémoire qui prétend sauver mais ne sauvegarde qu'un paquet provisoire et corrompu, mal ficelé, ordinaire. Cependant la corruption est belle et la pourriture source de vie depuis le début ne se remettra plus en question: elle fut le choix qui engendra toutes les possibilités et a exclu celles qui auraient pu ne pas être et demeurer.
Les vivants doivent asseoir l'espace nécessaire à leur être, leur être erroné peut-être -mais peut-être pas- qu'il se maintienne et demeure... Cela n'est pas trop difficile souvent, les besoins de la matière sont modestes et impitoyables, arrogants sans originalité, très prévisibles ils se répètent dans le temps qui fut créé. Les places se font d'elles-mêmes sur le modèle des précédentes, dans les traces que l'usage a créées et la mémoire conservées.
Ce qui est sans mémoire inquiète et ouvre le coeur à l'angoisse minante. Toujours revenir quelque part veut un humain, l'obscurité qui se referme derrière lui est insupportable. Il faut pouvoir revenir, aligner ses cailloux blancs, retrouver les salons du Nautilus et non comme le bateau délirant aborder la mer pleine qui en son vide affectueux va l'engloutir.
Passaient des villes où ne cessait la vie et encore des forêts au bord desquelles cheminaient d'indistinctes silhouettes, parfois soudain un mouvement et de nouveau plus rien aussitôt. Elle ne dormait plus.
Deux nuits successives et le jour au milieu, dans un effroyable vacarme les trains avaient brûlé au soleil puis percé leur route dans l'obscurité.
Elle avait regardé parfois en passant de minuscules hommes nus, noirs d'être brûlés, assis face à face tirant et poussant une lame de scie, et l'un d'eux, à la main une bouteille de plastique, versait de l'eau sur le sillon luisant qu'ils traçaient dans le rail.
C'était la fin de la seconde nuit, un moment apaisé dans ce voyage tonitruant et secoué, jeté en avant d'un véhicule à l'autre mais il s'agissait d'un retour, il y avait là quelque chose qui n'était pas dans l'ordre.
Avant qu'elle ne bouclât son sac pour s'en aller, elle était venue tôt le matin sur la plage. Toute la nuit elle avait eu froid sur son lit ayant oublié de se munir de la moindre couverture et elle attendait que cessât le trouble du soleil dans l'humidité et la venue de la tiédeur.
La mer était haute et calme déjà les garçons installaient les transats bricolés, nettoyaient les boutiques volantes ensablées, déployaient les parasols décolorés, cassés, tordus, leurs baleines pointant dans les déchirures, mais protégeant encore du soleil.
Le sable mouillait ses vêtements, elle ressentait encore un peu trop de froid mais ce n'était pas pour longtemps.
Arriva une famille, trois sauvages venus d'on ne sait où, désordonnés, la proie d'une incroyable agitation, livrés à une joie débridée incontrôlable. Ils couraient en tous sens criaient, se précipitaient d'un côté puis soudain à l'opposé, ils n'étaient jamais sans doute parvenus aussi près de la mer. La femme très jeune, petite et assez trapue, sombre, était jolie, brusque et vigoureuse. Une épaisse masse de cheveux, drus emmêlés, où il semblait que jamais n'était passé un peigne. Le caractère fort et impérieux, habituée à être satisfaite, elle invectivait sans timidité les garçons et obtint de l'un ce qui sans doute lui semblait obligatoire pour satisfaire au décor de plage, un vieux parasol publicitaire rouillé, autrefois rouge et blanc, qu'on avait dû l'autoriser à extraire du tas d'ordures immanquablement à l'arrière de chaque établissement.
L'homme s'en empara aussitôt le plantant comme un javelot dans le sable trop mouillé où il ne tenait pas, l'oubliait aussitôt et se précipitait ailleurs, le parasol tombait, il revenait le jetait de nouveau sans plus de résultat allant et venant comme un fou entre l'eau qui l'attirait et l'objet; les garçons accoururent reprirent leur bien et le rapportèrent d'où il n'aurait pas dû sortir. C'était un homme grand jeune fort mince et bien fait, beau certainement n'eût été son air de bête. L'enfant très joli et long lui ressemblait le crâne également rasé. L'homme tomba dans l'eau à plat ventre se mit à jouer avec l'enfant, battant des bras, force éclaboussures. La femme qui avait ôté sa vieille mini jupe en denim bleu portait à présent un paréo décoloré, les deux certainement des trouvailles de même nature que le parasol, et courait ça et là sur la plage.
Ely se désintéressa d'eux, ferma les yeux tournée de l'autre côté la tiédeur du soleil dans le dos.
Sans doute s'était-elle rendormie. Il y eut soudain un bruit de toux violent, un remue ménage dans l'eau l'homme battait toujours des bras en s'étouffant ce n'était plus de la joie; sa femme courut à lui et le tira vers le bord où elle le laissa dans les vaguelettes. Il tentait de se relever mais ne le pouvait pas, retombait dans le peu d'eau, il semblait vraiment exagérer, ce n'est pas si terrible une crampe, Ely se tourna de l'autre côté et reprit sa rêverie.
Cela hélas ne marchait plus; des gens accouraient de l'arrière des cuisines, les garçons descendaient des bars, on prit le "noyé" par les mains et les pieds, la tête pendait le corps mou formait un V dont la pointe traînait au sol, on le laissa sur le sable sec puis un remord et on le reprit pour le déposer dans un transat où il fut recouvert de vieux pulls, de journaux de vieilles serviettes de tout ce que l'on avait trouvé. Sa femme avait repris sa tenue de ville, sa mini-jupe; elle restait assise à côté très calme, s'occupait de lui avec diligence gestes et expression rassurants. L'enfant mouillé encore qui avait remonté la plage un peu en arrière du groupe, attendait sans comprendre assis un peu à l'écart silencieux le visage tourné vers eux.
Une jeune touriste blonde expliquait où trouver peut-être un médecin mais ce n'était pas le propos, personne n'y songeait seulement, un vieil Anglais disait qu'il s'agissait d'un coup de froid et pas du tout d'une crampe. Ely ne pouvait rester là, elle passa à côté pour quitter le bord de mer l'homme inerte avait le visage grisâtre les yeux ouverts fixement, la respiration lente. Tout le monde attendait, sans se frapper exagérément, un peu désolé, gentiment. Elle s'en alla vers l'hôtel où l'empressement excessif des garçons lui donnait depuis son arrivée un sentiment de malaise.
De loin après un moment elle vit beaucoup de monde converger vers la terrasse où cela s'était passé: le jeune homme venait de mourir sans avoir esquissé un geste ou prononcé un mot.

Elle ne revit pas la femme et l'enfant, elle devait s'en aller de l'hôtel à midi et rester jusqu'au crépuscule dans les parages, son sac demeuré à la réception. Le taxi arriverait à la tombée du jour et ils rouleraient dans le soir jusqu'à la gare lointaine où le train passait tard. Mais l'homme, elle le vit juste lorsque le jour commençait à faiblir et qu'elle attendait à une table regardant rougir le ciel que l'on vînt la chercher. Descendant de la forêt où étaient les baraques des hôtels, il se dirigeait vers la mer. La musique du soir commençait en douceur mièvre et lente pour marquer le changement d'ambiance, l'atmosphère plus fraîche et détendue, plus intime et festive sous les lampes colorées. Sûrement le vent et les vagues lui auraient mieux convenu mais elle trouvait agréable de ne pas être dans le noir et de plus confortablement assise. Il avança jusqu'à l'eau et resta un moment la tête inclinée, les pieds recouverts, puis son regard se tourna vers la gauche, l'amoncellement des rochers. C'est par là qu'il s'en alla et bientôt on ne le vit plus. Ely ne voulait s'éloigner, on allait l'appeler bientôt cependant, curieuse, elle marcha vers l'eau.
Il était assis sur un rocher hors de la vue des restaurants sans doute il sentit son regard, d'un mouvement indifférent il se releva et s'en fut.
Gênée, Ely se retourna vers la mer où était la petite île ronde hérissée d'arbres parmi les rochers, cette île qu'à marée basse on pouvait rejoindre lui avait-on dit presque à pied sec. Alors un vertige la parcourut, comme un violent étourdissement quelque chose de raidi et une violente douleur sembla ouvrir en deux son cerveau, l'amorce d'une compréhension difficile, quelque chose de refusé et elle ne put le supporter, elle tourna le dos au ciel rouge et à l'île et remonta vers la réception où, à son soulagement, quelqu'un lui faisait signe de loin.

10
Après quelque 28 heures d'un voyage éprouvant mais qui lui plut, elle quitta, fatiguée, sur le rivage opposé un autre taxi. C'était la nuit, près de la mer où de ce côté-ci, se lèverait bientôt le soleil. Elle eut à chercher où laisser ses affaires et trouva aussitôt. La chambre était presque vide, vaste et munie de grandes fenêtres pour la lumière du jour le lendemain et le soleil au matin. C'était parfait. La ville lui plut beaucoup, mais elle ne put rester que quelques jours car ses engagements devaient la ramener d'où elle était partie. Elle s'y tint mais le regretta et se promit de revenir dès que possible.

11
Au bout de quelques jours quand elle en eut assez de vivre en plein soleil au sommet de la poubelle juste au-dessus de la maison du pêcheur où l'avait conduite une rencontre, elle pensa à redescendre vers la mer.
Petites cabanes colorées, trous de souris au sommet de la butte rocheuse, où il fallait monter par des marches irrégulières, des sentiers de sable rouge et où sur le chemin accidenté menant plus loin au-dessus de l'eau, il fallait veiller à contourner (massacre des longs mois de la haute saison finissante) les ordures, mais aussi ce qui n'en était pas et qui toujours utilisé restait répandu à même le sol, ce qui était tombé des arbres ou en avait été arraché, ce qui pourrissait, ce qui disparaissait dans la couleur du sable rouge, les affleurements rongés d'anciennes constructions abandonnées, longer les huttes provisoires construites avec tout ce qui se présente: palmes vieilles et abîmées, bâches bleues déchiquetées et salies, échelles branlantes menant à d'approximatifs balcons -le tout bien stable et solide cependant- les vieux restes de mur, les clôtures effondrées où de vieux vêtements et des tissus souillés achevaient de se dégueuniller, enjamber les sacs de plastique maculés et tout le reste parmi les paniers noircis des pêcheurs, les filets hors d'usage, les animaux morts qui finissaient de sécher au soleil, corbeaux, rats et énormes grenouilles gonflées, elles, dans leur peau imperméable, jusqu'à ce que sèches et craquantes elles finissent par se briser et deviennent sable et terre elles aussi.
Au-dessus, dans les feuillages raides et luisants des arbres à cajou des milliers de corbeaux attirés pas les détritus menaient un infernal tapage au long du jour et de la nuit. De beaux oiseaux lisses à la tête grise et au corps noir, presque élégants sans leurs cris, des vauriens.

Le terrain où étaient les pavillons avait été nivelé en terrasses exiguës, autant que le permettait la roche, et les baraques provisoires, petites, car il fallait qu'il y en ait beaucoup afin que cela rapporte, et construites à l'économie dans l'indifférence du futur occupant qui ne faisait en général que passer. Les baraques étaient coincées là, chacune sur son étroit support orienté selon les possibilités. En dessous s'étendait basse et ombreuse la maison où habitaient le pêcheur avec ses enfants rutilants de santé, ignorants et avides, et le chemin de terre ocre foncé qui y menait juste après la citerne. En dessous encore suivant la pente, le village à même la terre, de petites pièces de pierre sombre aux minuscules fenêtres carrées, quelques maisons légèrement plus opulentes et peintes de couleurs claires avec des escaliers de ciment ouvrant sur une terrasse enfermée, quelques rues étroites créées par le besoin et l'occasion, sinueuses et labyrinthiques et plus bas encore le croissant de sable où sont rangés les bateaux.

Par un court chemin suivant la crête l'on pouvait accéder à la plage suivante où deux ou trois restaurants de bambou tressé louaient aussi derrière eux sur la pente qui leur donnait accès, des huttes rudimentaires, bon marché, qui semblaient avoir été construites avec les restes du dépotoir et y faisant naturellement suite. Cela n'était pas désagréable, les enfants et les jeunes gens adoraient, l'on vivait à même le sable, se baignait dans la mer, l'on pouvait se doucher à l'eau douce (le soir l'eau avait chauffé dans les tuyaux et la citerne) et dormir dehors sous les moustiquaires. Alors, avant de sembler à nouveau tout à fait naturel, le moindre sentiment de confort vous comble d'aise et vous surprend.

C'est par là qu'elle alla un soir qu'elle ne pouvait dormir, malgré l'obscurité sans faille, munie d'une lampe et longeant la crête par le sentier désastreux d'où arrivait le bruit calme et doucement rythmé des vagues. Pour autant qu'elle pouvait voir, il n'y avait plus rien du ravage ordinaire, dans le faisceau de lumière pas de déchets au sol, pas un cadavre d'animal de ceux qui la veille encore était là à sécher, et tout autour n'était que légers mouvements, frémissements, tout bruissait, vivant pacifié.
Elle avançait sur le sentier, partout des vies qu'elle n'apercevait pas mais dont elle n'ignorait pas la présence. Ses pieds semblaient ne rien rencontrer; flottait-elle? Elle ne dormait pas.
C'était de gros rats de la campagne qui l'avaient réveillée, elle ne les avait pas vus, seulement depuis deux jours entendus qui s'affairaient auprès de son lit poussant de petits cris, trahis par leurs crottes au matin. Ils recyclaient ainsi que les autres vaches chiens oiseaux insectes, les déchets de poisson et les ordures ménagères et pullulaient sans doute également. Mais leur compagnie était bien moins criarde et effrontée que celle par exemple des corbeaux chapardeurs obsédés qui par moments vers la fin de la nuit s'élevaient par centaines des arbres en hurlant, se répondant d'une crête à l'autre, couvrant les rodomontades des coqs mais sans espoir de concurrencer celles des chiens qui ne cessaient jamais et parfois prenaient étrangement le caractère d'un chant, soutenu et rebondi par des dizaines d'autres, et où l'on sentait le plaisir de la bête. Alors on se disait, désespéré, que cela ne cesserait jamais.

Dans cette profonde obscurité, ce qui la frappa tout d'abord dès qu'elle se trouva dehors fut la transparence de l'air, quelque chose de transfiguré dans l'atmosphère, une sorte de moment suspendu, l'approche d'une révélation ou elle ne savait quoi et loin de la ravir cela lui donna un sentiment de malaise qu'elle ne songea plus qu'à fuir. Elle décida de ne pas traîner, le lendemain elle serait partie. Quitter les abords de ce chemin.

12
Et soudain cette brûlante petite ville, une tranche de mémoire supprimée, comme s'il avait suffi d'y penser et que rien ne se soit passé comme lien.
Le soir un énorme soleil disque éclatant dont l'oeil captait aisément la rapide descente baignait de ses effluves surchauffés les corps qui, dressés sur la plage vêtus de couleur et tournés vers lui, accompagnaient son déclin, puis il disparaissait du ciel qui en restait longtemps enflammé.
Des enfants et des adolescents jouaient dans les vagues en criant de joie, les violentes teintes ternissaient dans le rouge de l'air et du sable, seul éclatait encore le blanc à condition qu'il fût fraîchement lavé.
Il avait vraiment suffi d'y penser: voici qu'elle y était vraiment; qu'arrivait-il à ses sens, à sa mémoire?
Chiens et vaches effondrés attendaient couchés à l'ombre des automobiles et des murets, le balcon où elle se tenait la main en visière devant le visage, avait des vitres bleues à ce moment ouvertes. Derrière elle le ventilateur s'arrêta soudain, et la lumière s'éteignit. Elle écouta à la porte, quand il n'y eut plus de bruit dans le couloir elle ouvrit et releva le disjoncteur pour rétablir le courant.

Derrière, la ville comme un four attendait que fraîchisse le vent du large. Il n'y avait pas de touriste sur cette plage. Ceux qui étaient au nord, peu nombreux, la longeaient parfois le matin pour venir faire deux ou trois courses en ville mais la plupart étaient installés au plus loin dans les criques à quelques kilomètres de route, ou bien quelques minutes dans les bateaux dont les propriétaires extorquaient un prix excessif.
Au passage ils occupaient les restaurants, on leur vendait de quoi s'installer dans les huttes de bambou, des cadenas, des tissus; des souvenirs lorsqu'ils s'en allaient. Ils enrichissaient certes la ville mais elle n'avait pas besoin d'eux, opulente et justifiée depuis beaucoup plus longtemps autrement que par leur venue, elle avait son équilibre qu'il ne leur était permis de perturber que modérément.
Ely connaissait cet endroit, elle le connaissait autrement, elle n'aurait su dire exactement, comme une page que l'on réécrit sans le savoir, quelque chose de glissant et qui grippait au moindre vide.
Pour y parvenir le train doit enjamber trois rivières hors de proportion là où leur eau se mêle à l'océan. Le train est fort long, il ne l'est pas cependant suffisamment pour toucher aux deux rives. Loin, avant l'étendue de l'océan, des îles apparaissaient inventant la lumière d'autres rivières, d'autres canaux. à ce moment correspond exactement celui où vous êtes assis au sol les jambes étendues devant vous. Voici qu'arrive cet homme qui ouvre d'un seul coup de sa lame courbe la plante de vos pieds. Sang. Vous ne marcherez plus de longtemps; mais cela aussi passera. La plaie se ferme et les pieds séparés par une île rejoignent le sol, s'y posent et y trouvent leurs gestes. La rivière se dresse et attend.
Le sable empêche que les bords se joignent. Il a la couleur du sang et dans sa masse ensevelies, attendent les vies et les adversités tandis que la ville de sable rouge étend sa croûte en protection.

13
Ainsi voici cette ville à quoi elle avait pensé sans jamais s'y trouver -où?- charriant ordure et infection dans le miracle de la vie sans identité ni limite et où rien n'a lieu qui ne soit rêves et inventions. Dans le dédale des pensées elle peut trouver sa place et créer l'ombre nécessaire à son dessein, elle pourra envoyer des impulsions qui trouveront réponse et assoiront sa matérialité.
Elle pourra regarder qui courent en épousant le sol les ombres terribles des nuages rêvés et poser quelque chose d'elle sur quelque chose d'étranger et que la sensation s'impose, condition de tout ce qui suivra.
Mais elle ne voulait pas savoir, surtout pas pourquoi ou comment, seulement que tout cela se fasse.
Sur la peau, les poils hérissés par le vent violent que le froid de l'eau refoulait dans les terres, le corps las et indifférent, il suffisait d'être ce que cela traverse afin que cela en soit modifié, existant, inventé.

La chambre le soir s'emplit de l'air agité et tout balance, les légers tissus des fenêtres se gonflent des volontés qui les poussent à l'intérieur et parfois se défont puis se mêlent pour quelque chose qui n'a pas encore existé, et parfois demeurent en elles-mêmes obstinément, une lutte paniquée pour demeurer dans ce qui est provisoire; l'espace rétrécit, sa texture s'enrichit et augmente.
Il y a beaucoup de monde dehors dans la nuit, ils ne se décident plus à retourner vers l'intérieur où pèse encore la chaleur et se glisser dans les portes proches des ruisseaux nauséabonds et à demi taris, ils restent à s'ennuyer tranquillement l'esprit vide le corps se refusant au moindre mouvement, ou bien pour compenser ils parlent haut et rient très fort parmi les masses sombres des animaux endormis.

Mais soudain à la même heure chaque soir, tous sont partis et c'est à ce moment qu'elle commença à sentir son être s'amplifier et devenir sensible à quelque chose de particulier, inhabituel, proche d'elle. Dans le bruissement se perdait un balbutiement indistinct, informe qui flottait balancé de droite et de gauche, passif, ignorant, dépouillé mais pas tout à fait, d'identité. Elle s'en détourna comme d'un danger, alluma la lampe et se trouva rendue au monde solide. Elle prit une photo d'elle dans le miroir. C'était trop sombre, on ne voyait rien. Une image noire avec une vague teinte violette sur le côté droit.

Puis ce fut une période de larmes, des larmes sans objet et presque plaisantes par où s'épanchait une tristesse qui ne la concernait pas. Cependant demeurait proche d'elle cette présence balbutiante qui tâtonnait au devant d'elle puis renonçait et dont s'emparait un courant ou autre chose qui la repoussait d'un côté et de l'autre doucement, comme un objet qui n'est pas encore dans l'ordre et que l'on déplace lorsqu'il est gênant. Puis il en vint aussi une autre elle en était sûre, deux présences masculines, mais ils ne se ressemblaient pas.
Le second arriva quelques jours plus tard, d'un caractère plus ferme et plus déterminé, il s'ancrait. Contrairement au premier qui livré à tout ne décidait de rien, il tentait d'éviter tout contact et tout en lui était refus, il ne se laissait pas emporter et ne se livrait aux courants que contre son gré, comme une volonté qui ne voulait rien laisser lui échapper il maintenait de toutes ses forces l'unicité de ses éléments, refermé en lui-même, déterminé à n'autoriser de mouvement que dans une seule direction.
Petit à petit elle s'y accoutumait, les distinguait même sans que les nommer lui soit possible.
Tous deux avides des larmes qui s'épanchaient au travers d'elle sans lui appartenir, et si parfois elle les contenait, alors elles se mettaient à couler en dedans. Il y avait là en elle, en son expérience, quelque chose qu'ils avaient à apprendre, à comprendre, et ils se servaient d'elle, la première qu'ils avaient croisée semblant pouvoir servir, une attraction qui avait été sans doute le fruit du hasard.
Tout cela elle le ressentait, au point même que cela lui parut naturel, mais pour ce qui demeurait inconnu, elle ne cherchait pas à savoir, s'en tenait éloignée, en éprouvait même de la répulsion.

Ils pouvaient abuser de ses pleurs, profitant du relâchement de son esprit, par exemple dans les trains, quand elle regardait courir derrière les grilles les paysages vastes et profonds aux somptueux lointains. Les larmes commençaient à couler pour un feu à l'autre bout du monde, deux silhouettes indistinctes cheminant lentement, ou autre chose, alors elle se ressaisissait quittait sa place, prenait le couloir vers les toilettes dans les courants d'air chaud, hélait un marchand de tchaï qui passait justement, ou simplement changeait de place, n'importe quoi qui fît diversion.
Un soir par surprise tout lui échappa. Elle venait de fermer les yeux et ce fut sur une grotte humide et obscure qu'elle les rouvrit. Elle avança guidée par sa main qui glissait sur la mousse détrempée et gluante de parois bossues, ne sachant par où elle pourrait sortir. Le sol était mouillé, sensation de froid, légèrement élastique; elle sentait la boue épaisse remonter entre ses orteils à chacun de ses pas, c'était plaisant et occultait le reste. Elle cherchait des yeux une lueur, quelque chose par où se diriger; dans le calme et le silence elle crut entendre un bruit d'eau et s'en alla par là.
Dommage, le ruisseau n'était pas au dehors. Il coupait une plus large salle, alimenté par l'eau qui suintait au long de l'un des murs au travers de la mousse, épaisse à cet endroit. Quelque chose attira son regard une silhouette claire se tenait dans le fond sur la gauche, sans mouvement et ramassée.
C'était celui qui résistait, adossé il la surveillait l'expression fermée, inaccueillante, le regard droit comme une force obstinée pour la repousser. Elle le reconnut: quelqu'un de ses amis il y a longtemps. Confuse, prise de court elle amorça un mouvement vers l'arrière. L'homme était en train de s'effacer, bientôt elle ne le vit plus.
Le bruit de l'eau commença à faiblir, ce fut le lieu tout entier qui commença à perdre sa consistance, comme si celui qui le quittait avait tout tiré à lui, le ciel bientôt put se voir au travers.
Elle était toujours assise dans le sable, la nuit était tombée depuis longtemps.

Aucune simultanéité dans l'espace ou le temps avec la rencontre qu'elle fit plus tard sans doute selon sa conception du temps, de la première présence. Cela fut ailleurs et ne fut pas non plus la même chose, plutôt que s'effacer celui-ci se précisa. Quelqu'un qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant.
Il apparut sur une route un jour en plein midi, il marchait au soleil sur le côté droit, il n'y avait personne d'autre. Dans un tournant il obliqua vers le bas côté, s'assit sur une pierre carrée et resta là comme quelqu'un qui se prépare à attendre. Il y avait au-dessus un arbre large et touffu.
Quelque temps auparavant dans cette courbe, un étranger allemand dresseur de chiens avait, en conduisant saoul une voiture louée, heurté un homme en scooter. La tête de l'homme qui portait un casque donna contre la même pierre où maintenant il était assis, depuis deux semaines dans le coma. L'Allemand, le visage ouvert par le pare brise avait quitté l'hôpital depuis trois jours, la tête bandée. On lui avait confisqué son passeport, il attendait son procès qui menaçait de se passer mal, dans la petite ville voisine.

Ely était aussi sur la route et voyant l'homme s'asseoir sur la pierre, elle pensa mais ne sut comment, qu'il s'agissait de la victime. Comment se trouvait-il là -cela ne faisait pas en elle l'objet du moindre doute- peut-être quelque part en elle le savait-elle et savait-elle bien plus, mais elle ne voulait pas l'évoquer. Lorsqu'elle arriva à sa hauteur, il la regarda sans bouger, il y eut dans l'échange de leurs yeux une touche de familiarité, de reconnaissance, qui se résolut pour elle en un désagréable frisson.

Pour distraire ses pensées elle s'en alla voir la rue poudreuse qui longeait le canal du côté droit. Le vélo passait mal sur les cailloux consolidant le sable qui pointaient et soudain juste après un pont qui rejoignait un temple à demi construit à demi détruit, le canal faisait une fourche dont le bras de droite de plus en plus sale stagnant bourbeux puait. Pris entre un haut mur et le canal, le chemin qui se poursuivait le longeant était de plus en plus étroit de plus en plus repoussant et malaisé elle croisa deux ou trois personnes très pauvres et estropiées accompagnées d'un enfant et qui ne prêtèrent à elle aucune attention, au long du mur une coulée de boue grise et malsaine rafraîchissait un groupe de vaches dont certaines étaient vautrées dedans, ainsi que la nuit dernière le dromadaire qu'elle avait vu, plus près de la mer dans le même canal en le prenant d'abord pour une souche, attendre le matin dans la boue et l'ordure. C'était cette sorte de vaches au gris verdâtre et aux cornes de buffle aplaties de chaque côté. Debout étaient trois jeunes mâles qui ne semblaient pas en bonne santé; l'un d'eux devint nerveux à son passage. Probablement était-ce parce qu'il ne la connaissait pas, elle les dépassa. Plus loin, dès que se défit le tournant qui lui cachait la suite, elle vit un ensemble de taudis où menait le chemin, comme elle en ressentit de la gêne, elle voulut rebrousser chemin. En se retournant elle vit l'animal qui la surveillait l'air inquiet. Or le chemin était très étroit, les bêtes en occupaient la largeur à l'ombre, elle devait piétiner la rive répugnante pour passer un peu au large. Comme elle avançait, le jeune taureau se mit à paniquer, tentant de fuir en courant en avant au long du mur mais soudain certainement se trouva-t-il en territoire interdit car il hésita, s'immobilisa, indécis et terrifié. Ely ôta chapeau et lunettes qui peut-être étaient la cause, le vélo lui n'avait rien de rare, tout le monde allait en vélo, elle eut un coup d'oeil encore vers les taudis, et décida de poursuivre sa route; il était d'ailleurs sans doute trop tard pour tourner le dos. Tassé contre le mur le taureau la voyant s'avancer faisait sur place de petits bonds, et secouait sa tête basse désespérément. Les autres la considéraient à demi inquiets, tous avaient les yeux d'un gris décoloré comme une énorme taie couleur d'huître, avec le coeur du plus beau noisette. Il ne faut pas montrer sa peur se dit-elle, je dois avancer. Cela ne dura que quelques secondes où ils furent très près l'un de l'autre, elle passa et ce fut tout. Du bruit derrière elle, un chien se mit à aboyer sur un ton suraigu excité, les muscles de son dos se raidirent brusquement mais ce n'était rien qui la concernât: Deux des bêtes s'affrontaient dont l'une beaucoup plus jeune et plus petite sur qui certainement se dédommageait celle qui avait eu peur d'elle, grognait et soufflait bruyamment, le chien par bonds tournait autour, les autres vaches cédaient le terrain et se retiraient en file lentement vers les maisons.

La dernière fois qu'elle fut là, alors qu'elle remontait au nord pour plusieurs heures de taxi en suivant la côte vers l'aéroport, assise comme toujours à l'arrière, elle dormait à demi à son habitude les yeux ouverts, dans le vent les pieds sur le siège et les deux mains accrochées haut dans les poignées au-dessus des portières, ce qui servait à amortir les chocs. Il flottait en son esprit l'idée qu'il faudrait peut-être mourir là au cours de ce voyage ou un autre semblable afin que ces traversées ne cessent jamais. Ils pourraient avoir un accident, les âmes non plus que les voitures fantômes n'ont besoin d'argent ni de fuel ni de rien, les deux garçons à l'avant poursuivraient leur bavardage qu'elle ne comprenait pas, ils iraient plus loin encore au nord, passeraient les frontières, ils n'auraient jamais froid ni chaud ni faim à moins par jeu de faire semblant. Mais certainement verraient-ils autant que par leurs yeux et sentiraient-ils davantage, certainement, aussi longtemps qu'ils le voudraient. Cela lui semblait être un pays accueillant à la mort et sûrement beaucoup d'esprits erraient partout.
Ils n'eurent aucun accident. Le garçon conduisait vite et très bien, il s'arrêta une fois pour enfiler un pantalon au blanc éblouissant sans retirer son blue jean teinté du rouge du sable de la ville où elle les avait affrétés, lui et celui qui lui tenait compagnie. Elle remarqua que sur ses hanches étroites la superposition ne se voyait même pas.

Elle arriva en avance à l'aéroport, une horreur ruinée et sinistre. L'entrée fermée était gardée par des militaires, cela n'ouvrirait qu'à minuit, en attendant il n'y avait qu'à s'asseoir sur le trottoir et attendre. Deux personnes qui rejoignaient Berlin étaient déjà installées sur leurs valises s'ennuyant ferme, aussi un autre jeune homme loqueteux à qui on avait disait-il volé ses chaussures, que suivaient des chiens et qui s'en allait lui, à Istanbul. Il eut à fouiller toutes les poubelles car il ne pourrait entrer pieds nus et personne n'avait rien qui fît son affaire et au bout d'un moment il revint chaussé de sandales de plage qui semblaient même à sa taille.
Lorsque les portes s'ouvrirent enfin, une petite foule attendait assez calmement. Cet endroit dont le but était sans doute de vous ôter tout regret de partir était tellement affreux que l'on regrettait le trottoir où l'on avait ri et plaisanté en attendant. C'est un aéroport qui sans doute avait ses propres règles et l'on n'arrêtait de vous faire queuter des heures durant d'un guichet à un autre pour des formalités que l'on n'avait jamais rencontrées ailleurs et jamais non plus dans les autres aéroports du pays. Les employés abrupts et grossiers ne cessaient de distribuer des papiers où étaient notés des avertissements, des formulaires à remplir et cela durait, à écrire et réécrire les mêmes renseignements les mêmes numéros que l'on finissait par savoir par coeur pendant que l'on vous poussait sans ménagement d'une file à l'autre car on venait de décider de supprimer celle où vous vous trouviez, cela durait sous de poussifs ventilateurs qui agitaient la poussière, grignotant l'avance prise au point que tout finissait juste pour que l'on embarque dans l'avion sur le point de décoller, et l'on n'attendait que ça, s'éloigner de cet endroit sordide où la foule dense semblait sordide aussi, des gens que les plages bon marché avaient attirés et qui s'en allaient avec tout l'attirail de rigueur, habitués sans doute aux queues interminables et aux brusqueries des employés.

14
Elle était donc revenue et ne pouvait se souvenir comment elle se trouvait là de nouveau, heureusement loin de cet aéroport dont elle ne risquait plus de jamais s'approcher, à l'arrière d'une voiture qui roulait elle ne savait vers où. Sans doute avait-elle oublié ce qui avait été convenu avec le chauffeur. Cela lui était indifférent, elle n'avait pas le coeur à s'interroger à ce propos. Pour elle ici tout était égal et le rêve flottant dans l'instant était l'enclos du monde pour le temps qu'il durait.

Le ciel était blanc, lumineux au-dessus de salines découpées en carrés, infiniment étendu de toutes parts jusqu'à l'infini. Il semblait que le paysage était un piège concave qui se redressait pour ramener toujours la voiture en arrière, selon un cercle dressé, et, jusqu'à l'horizon devant derrière et sur les côtés ces carrés d'eau éblouissants dont l'un semblait le reflet de l'autre comme si cela ne pouvait plus cesser. Elle reconnaissait cet endroit mais il n'avait pas été ainsi: d'ordinaire après les salines la route longeait rapidement une construction de ciment ruinée sur un grand champ à l'abandon et où jamais n'avaient été posées les portes ni les charpentes ni rien de ce qui aurait dû y être de bois, le ciment était devenu vert ou bleuâtre par endroits, lichens et moisissures. Venait ensuite dans une courbe une bâtisse qui portait à son fronton le nom du propriétaire de la société qui exploitait le sel, et puis quelques maisons et commerces à un croisement juste avant l'embranchement qui menait à la gare. La route alors reprenait son cours dans la campagne avant de traverser la ville côtière où elle devenait "main street" et s'achever dans le sable de la côte, bordée des baraques de minuscules commerces en plein vent.
Mais aujourd'hui le véhicule avait été saisi dans une spirale ou pire une simple circonférence, il avançait tout en revenant sur ses traces repassait par les mêmes points du cercle qui s'était emparé de lui. Le ciel cependant blanchissait, le paysage s'absorbait en sa lumière, unifié, de plus en plus vaste tandis que le sombre point de la voiture qui la contenait avec les deux garçons à l'avant se rétractait et diminuait à mesure que le cercle s'agrandissait. Quelque chose s'emparait de son esprit, le tirait comme une galette de plus en plus mince de plus en plus transparent, la lumière commençait à le pénétrer et l'envahir. Elle cherchait des yeux au dehors des points où s'ancrer: tout perdait couleur et consistance, l'eau miroitait comme le ciel et les lignes qui traçaient les carrés s'amenuisaient. La conversation animée à l'avant ralentissait, de grands moments de silence s'installaient et ce qu'elle voyait du dos des deux hommes lui semblait perdre couleur et mouvement.
Soudain il y eut un animal sur la route, la voiture fit une embardée, heurta quelque chose au sol et se retourna plusieurs fois. Puis elle rêva encore et toujours de cette roue grise qui tournait auprès de son visage calmement et sans bruit tandis qu'elle-même flottait, alors qu'elle tentait de se regrouper en foetus et que quelqu'un qui donnait des ordres parlait fort, tirait sur ses jambes les décroisant, l'obligeait à demeurer sur le dos et la plaquait sur le sol dur. Puis le même chien roux toujours tombait au long d'une falaise qui s'effondrait, la mer roulait en bas; en rampant elle s'extirpa du rêve, elle ne sut comment ni par quelle sorte de volonté. Elle reconnut l'odeur du tissu qui était sur elle dans cette grande chambre à quatre lits qu'on lui avait donnée bien qu'elle fût seule et s'enroula dedans pour protéger sa peau de l'air violent que brassaient les deux ventilateurs à grande vitesse. Elle ne se sentait pas bien, il faisait encore nuit, elle eut de la peine à se lever pour arrêter malgré la chaleur l'infernal brassage au plafond, et bientôt alors qu'elle s'était blottie à la tête du lit avec devant celle des fenêtres qui donnait sur le jardin desséché elle entendit enfin dans la rue les voix et les rires, le léger brouhaha qui disaient cinq heures du matin, déjà du monde pour profiter des fraîches heures juste avant l'éclatement du soleil. Négligeant la douche trop glacée qui venait des profondeurs de la terre, elle sortit s'asseoir dans la nuit à même la rue sur le banc où on lui apporta aussitôt du thé. Puis elle suivit la voie qui menait au bassin immense où le matin il y avait beaucoup d'activité, des hommes à leur toilette, des femmes qui lavaient aussi des ustensiles les enfants ou le linge, et tous jouaient et prenaient là le plaisir de la journée. Il y avait au centre un petit kiosque jusqu'où personne ne nageait jamais, l'eau était sombre verte, un panneau avertissait que le bassin était très profond et qu'il y eut des noyades. Elle descendit sur les marches qui en faisaient le tour, n'avait pas encore osé s'y baigner et ne le fit pas non plus cette fois, mais resta là à contempler la montée de la clarté, finit sans doute par s'endormir sur le ciment dur et frais, car ce fut plus tard la chaleur du soleil sur l'un de ses pieds qui lui fit reprendre conscience. Elle plongea ses deux jambes toutes vêtues dans l'eau trouble où les marches étaient devenues moussues et glissantes et ainsi rafraîchie retourna vers la ville. Il y avait encore de l'ombre dans les rues.

15
L'arbre dans la cour protégeait du soleil encore un peu le porche et le banc posé à côté. Une jeune fille assise là vint au devant d'elle lorsque Ely s'apprêtait à franchir les quelques marches pour rejoindre l'escalier qui menait dans sa chambre, et lui adressa la parole disant qu'elle était française aussi et occupait la chambre qui était en face de la sienne depuis la veille au soir.
Le vent soufflait très fort à ce moment, rendait tout mouvant et déséquilibré comme le décor sur la toile mal arrimée du cinéma de plein air où elle avait tenté un soir une séance au hasard. L'ombre de l'arbre battait sur le mur, la fille au physique agréable et cheveux blond clair n'avait pas non plus un aspect très consistant. Ely levait les yeux vers le ciel pour trouver à expliquer le caprice de la lumière, un passage de nuages, de la poussière ou même peut-être du brouillard, la fille fit volte face et s'enfonça dans l'ombre de l'entrée où soudain on ne la vit plus; sans doute montait-elle déjà sans bruit l'escalier. L'électricité fut coupée alors qu'Ely lui avait emboîté le pas, cela arrivait toujours le matin. Le vent entrait par les fenêtres, la cage d'escalier était sombre, débloquer la serrure du vieux cadenas prit un petit moment et la porte s'ouvrit sur la chambre très claire où les courants d'air avaient jeté au sol les menus objets, les papiers, les tissus légers.
Il y eut un bruit dans son dos, la porte de la chambre en face s'ouvrit dans le vent, la fille se tenait debout au pied de son lit, le dos tourné une main appuyée au mur, et demeurait ainsi immobile le visage tourné vers le sol et les cheveux agités par le courant d'air. Les deux portes battirent ensemble bruyamment, se fermèrent brutalement, Ely rentra chez elle.

Vers la fin de l'après midi, quand le soleil devint oblique elle sortit à nouveau. La porte devant la sienne s'était rouverte sur la pièce exagérément assombrie car au dehors la lumière n'avait pas encore commencé à décroître trop sensiblement. Ely qui jeta par là un regard distrait s'arrêta soudain presque malgré elle, attirée. Elle avança d'un ou deux pas et se tint sur le seuil. Tout était changé à l'intérieur; un étroit lit empire au bois sombre et luisant, la couche, portée très haut par un coffre qui descendait jusqu'au sol, enfermée dans les montants courbés de la tête et des pieds, recouverte d'un épais tissu vert lisse et glissant sur quoi était allongée la même fille qui avait plus tôt monté l'escalier devant elle, des bijoux dorés à ses mains et autour du visage abandonné et relâché mâchoire pendante, les yeux ouverts et aveugles, presque laide. Elle était enveloppée dans une couverture d'épais lainage qui dissimulait son corps, un bras nu et maigre tombait hors du lit, un bout d'épaule livide, la main ne touchait même pas le sol. L'ameublement ni les fenêtres aux épaisses tentures ni la fraîcheur de l'air ni la qualité de l'atmosphère, rien ne pouvait être vrai rien ne pouvait appartenir à cet immeuble ni à cette ville ni à ce pays. La fille portait de lourdes boucles d'oreille qui pesaient en arrière sur le tissu vert, les chaînes sur son cou glissèrent en arrière quand elle se releva en riant. Les boucles atteignaient ses épaules et balançaient encore après le mouvement. Elle retenait la couverture autour de son buste avec ses avant bras.

Ah tu as eu peur, tu n'aurais pas dû, je regrette, c'est un jeu. Il n'y a rien qui doive t'inquiéter.

Mais Ely était paralysée d'horreur contractée et révulsée cependant que tout le décor balançait de droite et gauche et s'estompait. La fille redevenue ce qu'elle avait été quelques heures plus tôt, dans sa chambre à l'apparence restaurée vint au devant d'elle en souriant prit sa main, "Ne m'en veux pas, je regrette vraiment, je m'appelle Anne-Marie. Sortons si tu veux, dis-moi que tu n'es pas fâchée."

16
Elle ne répondit pas fit demi-tour et prit l'escalier. Anne-Marie suivit et elles furent vite dans la rue où quelques reflets du soleil perçaient encore entre les hautes frondaisons. Les deux filles marchaient côte à côte, contrariée et aussi attirée Ely se gardait de toute pensée de toute initiative marchait l'esprit vide, simplement suivant les rues habituelles bien connues vers le bout de la ville où, encore haut au-dessus de la mer, le soleil dont la chute s'accélérait se noyait dans la brume du ciel. Une fois là elle s'assit sur les marches et Anne-Marie s'assit à côté. Les vagues étaient courtes et brutales, obliques par rapport à la rive, il y avait sans doute au bord un fort courant. Cette roue grise de ses rêves tournait à présent dans un recoin de son esprit, lentement et sans bruit, et la voix qui l'empêchait de se reposer répétait sans arrêt la même phrase, "non, décroisez les jambes, laissez le sang circuler décroisez les jambes"
C'était comme si la roue éparpillait dans son mouvement des bribes de son esprit, les projetait en tous sens, comme si elle commençait à se désagréger; tout autres, étrangères, des interférences s'introduisaient et venaient se tisser dans sa propre substance mentale, son identité. Au prix d'un effort qui la vidait de tout, elle parvenait à se fixer en elle-même, pourvu qu'aucun geste aucune pensée ne vienne tout éparpiller. Immobile compacte comme une pierre, l'esprit gainé dans une volonté opiniâtre, devenu cette volonté, et ainsi unifié lisse n'offrant pas de prise. Elle attendait que la pression se relâche -passer à autre chose et que la vie revienne en ses pensées sans que cela se mît aussitôt en devoir de la déposséder d'elle-même.
La fille à côté qui regardait vers la mer, les yeux dans le disque solaire sans que cela semblât la gêner, était un parfait fantôme; certainement satisferait-elle tout à fait son attente, quelqu'un que seul le moment vécu semblait justifier... et même le désagréable souvenir de la mise en scène mal venue dont Ely ne voulait pas chercher à s'expliquer les moyens, ne gâchait pas la tranquillité de sa compagnie. La lumière rose du couchant sur le visage, elle était très jolie.
Des hommes sortaient de l'établissement de bains qui succédait aux jeux dans les vagues, et sur le parking où auprès des stations-wagon aux phares clignotants les attendaient les femmes en tenue de sortie, ils se livraient à l'installation autour de leurs jambes brunes et torses des plis compliqués de pagnes d'un blanc éblouissant bordés de vert, d'or ou de rouge. Ely conservait son esprit attaché au spectacle, des yeux suivait l'un puis l'autre sans se détourner un instant tentait de comprendre la méthode de la mise en place mais chacun s'y prenait différemment pour des résultats très divers il arrivait même que cela finisse après un temps très long, plis et replis minutieux, en une espèce de barboteuse qui semblait attachée à la hâte et absolument n'importe comment. Mais ainsi trouvant à se détendre et s'absorber elle put reprendre son assise. Elle se leva et se dirigea sans dommage sans qu'aucune bribe ne soit larguée, de nouveau une, indivisible, retrouvant ses aises, vers le restaurant qu'elle n'était pas seule à aimer car il était toujours bondé. L'autre fit de même, elles trouvèrent place à une table où déjà était un garçon qui ne se fit pas prier pour donner le nom de ce que l'on venait de lui servir et qui leur semblait appétissant, demandèrent la même chose: simplement une soupe à la tomate mais elle était servie avec une série de petits à côtés qui en faisaient un véritable repas. Le garçon était libanais, il s'appelait Darius et ne s'attarda pas car il était en route pour une plage assez éloignée alors que déjà la nuit tombait. Lorsqu'elles furent seules, Anne-Marie s'assit en face d'elle et la pénombre ne pouvait suffire à masquer l'amusement qui rayonnait sur son visage. Ely gardait le nez sur le bol qui contenait la soupe, le plat lui semblait familier en fin de compte. Elle appréhendait le moment où il faudrait se mettre à converser et n'avait pas l'intention d'en prendre l'initiative. Elle s'appliquait au contraire à n'offrir aucune prise, fuyante, glissante et s'appliquant à l'immatérialité.

— Nous nous sommes déjà rencontrées dit Anne-Marie soudain, il y a longtemps, enfin pas si longtemps en fait. Moins qu'on ne le dirait. Beaucoup de choses ont changé depuis et le temps ne compte plus vraiment. Tout pour moi est différent, pour toi aussi je pense. Je dis moi, toi, mais cela n'a plus de sens. Je sais ce que tu cherches. Tu as perdu d'avance, tu ne trouveras pas.

— Ah, vraiment?

— Tu n'es pas où tu veux croire que tu te trouves. Je ne suis pas là où tu veux me voir.

— Bien sûr.

— Ce garçon qui vient de partir, c'est vraiment la première fois que tu le vois¬†? Son histoire de Kudle beach, de nuit qui tombe, tu ne l'as jamais entendue bien sûr. Et ça, tous ces petits pots autour de la tomate, ça ne te dit rien, tu n'as jamais vu ça avant? Et crois-tu que tout est nouveau autour, que tu pourrais faire quelque chose n'importe quoi et que cela soit la première fois, mais depuis quand? Est-ce que par hasard tu te souviens de cet accident à Paris? Une voiture s'est retournée quand tu marchais sur le trottoir, il y avait dedans un garçon et une fille.

— Ah, comment pourrais-tu savoir? qui te l'a dit?

— Anne-Marie, c'était le nom de la fille. Le mien aussi. C'est... C'était moi enfin ce qu'il en reste dans cette apparence, je suppose, je ne sais rien, mais c'est tout ce qui peut me venir à l'esprit, un souvenir, cette histoire à Paris. Un accident idiot, rien du tout, et pourtant tout le monde est mort, trois personnes. C'était nul. Nicolas et moi avons eu la nuque brisée voilà ce que je peux dire (sans le défendre) -d'où vient penses-tu, que je le dise le sache, le croie? Je ne me pose même pas la question. Nicolas a pu encore sortir de la voiture et il a marché encore un peu, on l'a trouvé je crois le matin dans la rue, pas très loin. L'on m'avait déjà emportée. Quelqu'un d'autre aussi, qui marchait sur le trottoir... Une fille; on nous a mises dans la même voiture.

— Ah; alors tu es morte, un fantôme, une revenante.

— Non, tu te trompes je ne reviens pas. Et d'ailleurs, suis-je partie? Comment savoir, personne n'a parlé de ça sauf toi qui maintenant me traites de fantôme, mais moi, je n'ai le souvenir de rien de semblable. Je n'ai même pas bougé; le premier jour ne s'est peut-être pas encore achevé, mais le temps est devenu inconsistant, je ne saurais dire. Ce dont je me souviens je n'en suis pas même certaine. Il y a des images, des noms sans doute mais l'interprétation que j'en fais ne me paraît pas assurée. Que faire? Il n'y a rien d'autre.

— Ah bon, mais comment es-tu ici, dans ce cas? Venir est long.

— Oui peut-être, ça dépend. Suis-je seulement venue, -venue comment l'entendre?- ou peut-être ai-je toujours été là aussi. Nous sommes peut-être toujours côte à côte, là où l'on nous a laissées.

— De quoi parles-tu, nous? Qui?

— L'autre, celle qui a été emportée avec moi, dans la même ambulance

— Une ambulance, quelle autre?

— Enfin, je dis une ambulance mais en fait je ne sais pas, je me raconte des histoires. Et puis n'insistons pas; je fais ce que je crois avoir à faire, cela se fait tout seul d'ailleurs... Tu as raison je suis une ombre que tout traverse, une apparence.

— Et la fille? Tu sais son nom?

— Non.

— Pourquoi dis-tu que nous nous connaissons?

— Toi et moi? Nous ne nous connaissons pas peut-être comment affirmer?

— Tu ne sais même pas si tu vis, tu as des problèmes. C'est carrément pénible de parler avec toi. Je passe sous silence les plaisanteries stupides.

— Ah tout à l'heure, le suicide, excuse-moi, je ne l'ai pas "fait", je l'ai pensé; rien d'autre. Pour me distraire. Je suis désolée. Mais c'est peut-être toi qui l'as rêvé?

— C'est vrai je lis dans les esprits... Tu me fatigues, laissons tomber.

— En effet cela ne mène à rien. Nous pourrions aller dormir, nous dire bonsoir

— Bonsoir

— Bonsoir. Qui s'en va la première?

— Moi.

— Je t'accompagne.

Mais Ely si elle n'en dit rien, ne désirait pas sa compagnie, et lorsque soudain dans la rue elle cessa de sentir sa présence à ses côtés elle s'en trouva soulagée.

17
Anne Marie avait tout gâché de ses pensées, elle avait ouvert la voie à des préoccupations dont Ely fuyait les questions. Surtout les réponses à ces questions. Ce qu'il ne fallait pas savoir, ce qui troublerait cet ordre et cette paix de plus en plus ténus, légers, mais pourquoi? La question à ne pas poser. Autour, la rue que la nuit vidait rapidement. Déjà au fond des échoppes on entassait les marchandises exposées dans la rue, les vendeurs sans doute allaient s'endormir derrière le rideau baissé, sur une banquette ou une pile de tapis. Et elle aurait voulu qu'aucune autre réalité que celle-là ne vienne troubler l'ordonnance de cette nuit et de toutes les autres et aussi des journées à venir.
Elle remontait lentement vers l'hôtel, le vent était maintenant tombé, elle ne pouvait s'empêcher de songer à sa mort. L'autre semblait insinuer que c'était peut-être chose faite, des images commençaient à s'agglutiner qui prenaient sens à présent, comme la roue, cette roue grise qui tournait lentement avec un léger bruit au-dessus d'elle. Elle se mit à tourner lentement elle aussi avec la roue, autour de la roue, mais quelqu'un tira soudain sur ses jambes pour l'empêcher de se rassembler, se refermer autour d'elle-même, et vibra malaisément dans ses oreilles la voix pressante qui ordonnait. "Tendez les jambes, décroisez-les, restez sur le dos, ne vous retournez pas!" Elle courut presque pour remonter chez elle, mais rien là non plus ne pouvait l'aider. L'hôtel était silencieux excepté le bruissement des ventilateurs et la nuit ne lui était d'aucun abri. Dans la pièce à côté sans doute était la menace, dormant ou bien guettant un moment de relâchement pour se saisir de son esprit.
Elle décida de ne pas dormir, ne pas s'allonger elle fit toute la lumière possible dans la chambre, le miroir lui donnait l'image qu'elle connaissait, elle assise sur le bout du lit, les meubles, le souffle dans les tissus, le mouvement régulier circulaire au plafond. Et cette pensée obsédante, cette chose dont il n'y avait aucun souvenir à quoi Anne Marie avait fait allusion plusieurs fois, mais qui ne trouvait pas à se dessiner en son esprit. Qui ne trouverait pas, jamais! Il n'en était pas question.
Soudain elle se mit à grelotter, se lova en chien de fusil sur le tissu qui couvrait le lit, tenta les yeux fermés de le rassembler autour d'elle, mais il n'y avait plus de tissu, quelque chose de glacé et mouillé sous sa main, elle ouvrit les yeux, tout était blanc, elle était recroquevillée dans la neige, il y avait un peu de soleil, plus loin, sur une roche noire et la blancheur éclatante de la lumière partout réverbérée lui blessa les yeux. Elle reconnut le rire de Gabrielle et la vit un peu plus loin serrant de la neige en boule pour la jeter vers Roman qui à l'évidence boudait, le dos à demi tourné regardant vers les fenêtres de l'hôtel au bas de la pente. Elle éprouvait un malaise intense, grandissant essaya de se redresser maladroitement, le froid était insupportable et le bras sur lequel elle s'appuya tremblait. Roman haussait les épaules, il enfila à pas lents un chemin qui redescendait semblait-il vers le bâtiment où elle reconnaissait l'étage de l'appartement de Gabrielle. Elle eut de la peine à se mettre debout pour le suivre et éprouva un soulagement délicieux lorsqu'ils se trouvèrent dans la tiédeur du hall, loin des rafales du vent. En se tournant vers le miroir elle ne vit rien d'abord puis il y eut son image, en manteau et la mine livide. Tout se mit à tanguer, ce fut fini, il n'y eut plus rien.

C'était le matin, de nouveau sur le tissu tout froissé et le ventilateur qui toujours tournait crissant légèrement. Le jour n'était pas encore levé mais la nuit s'éclaircissait la pièce demeurait sombre cependant, le ciel était clair en comparaison, pas de vent, aucun bruit dans les feuillages, un extérieur statique et figé et lorsqu'elle regarda dehors elle ne vit personne, il n'y avait pas le moindre bruit ni la moindre rumeur elle ne nota aucun mouvement. Elle tourna le dos et se mit sur le lit le plus éloigné des issues, entièrement recouverte de la plus grande étoffe qu'elle put trouver et ne s'occupa plus que de ses pensées et des images qui se formaient péniblement dans l'envers de ses paupières. Peu de chose, une misère, rien pour la distraire du sentiment d'impuissance, de totale débâcle de perte irréparable qui stagnait en surimpression, noyait ses sens et ses sentiments. C'était quelque chose de physique également: petit à petit il n'y eut plus de corps; elle se garda bien de tenter le moindre mouvement qui lui aurait permis de s'en assurer. Elle aurait voulu s'endormir mais il n'en était pas question. Lentement, contre toute attente se fit jour un sentiment de bonheur et de liberté, tout autour d'elle ne fut plus que larges plaques blanches qui glissaient l'une sur l'autre doucement et silencieusement et amorçaient un état de paix qui ne se situait plus dans le temps. Un bonheur ineffable, un sentiment merveilleusement complet, puis un pied bougea, une crispation involontaire, elle ressentit de nouveau le poids de son corps et sa chaleur contre le matelas. Alors le retour à la conscience d'elle-même fut une déception et plutôt que la rassurer il la laissait dans le regret de cette chose étrange que les mots ne pouvaient exprimer, que son esprit était impuissant, maintenant que c'était enfui, à se remémorer, qu'il ne parvenait plus à concevoir et auprès de quoi cependant ce qu'il avait en sa totalité su connu aimé avait perdu tout sens et consistance. Ainsi s'effaçait une partie d'elle même et la seule chose qui pouvait être mise à la place se trouvait hors de sa portée, impossible à seulement imaginer, et cependant rien ne pouvait se mesurer à cette absence, présence parfaitement forte et violente et absolument infaillible, ce néant l'objet maintenant du désir, la raison seule et l'unique justification.
Le corps, jusque-là le tout, l'identité la sauvegarde le refuge, elle commença à le ressentir comme un poids, une contrainte sur le point de devenir insupportable, source de malaise et d'approximations, retour à un état imparfait, limité, absurde.
C'est alors dans un élan de panique qu'elle commença à se sentir qui se désagrégeait. Elle voulut hurler mais rien ne se produisit; le silence demeurait et la fixité autour d'elle tandis que son cerveau se refermait désespérément et tentait de résister.

Tout changea, l'atmosphère se chargea d'autre chose, une présence: Anne-Marie.
Oui c'est sûr, c'était elle, tellement confuse Ely ne la reconnaissait pas, ne pouvait préciser ses traits, elle n'aurait pu jurer de sa matérialité; l'autre était bien là cependant de cela elle ne doutait pas. Même si l'air ne s'ouvrait pas devant Anne-Marie et si au contraire c'était elle qui semblait faseyer en danger de perdre son unité, il commençait à retrouver sa fluidité, perdant son effrayante immobilité. Le retour de la familiarité rendait à Ely sa mesure, son épiderme, son intérieur.
Et en effet tout fut à nouveau comme d'habitude -sans aucune palpable transition. Rien de dicible. Mais peu lui importait en regard du soulagement. Une voix faisait vibrer l'air, "C'est le matin" disait A.M, elle avait regagné aux yeux d'Ely netteté et consistance¬†"sortons il fait encore un peu frais, allons boire un thé." Ely ne se le fit pas dire deux fois.

18
Dans la grande échancrure la ville était immense et étendue jusqu'à l'horizon, elle était encerclée de montagnes qui se précipitaient dans la mer d'un côté et de l'autre, impossible, dénuée de sens, elle se trahissait à chaque seconde, chaque mouvement, chaque pas; chaque fois qu'Ely changeait la direction de son regard, plus rien ne raccordait. Il lui semblait qu'elles se tenaient sur une hauteur, un peu à l'arrière par rapport à la plage, mais parfois si elle se retournait, derrière elle tout était plat et très loin, le paysage s'achevait dans le ciel qui de là revenait vers elle en une voûte décisive qui n'autorisait rien et rendait vaine toute amorce d'une impulsion pour l'ignorer. La mer de l'autre côté se gonflait trop large et lourde pour être contenue en deçà de la grève et semblait sur le point, plus haute que la terre, de tout submerger. Pourtant rien ne se passait.
Et soudain de nouveau la rue montante, les immeubles accrochés aux flancs abrupts et les escaliers de terre ou de ciment qui se perdaient de chaque côté dans les étroites failles qui menaient à d'autres rues, d'autres maisons. De vastes terrains abandonnés où des chiens se rassemblaient, parfois se battaient se poursuivaient en hurlant. Anne-Marie grimpait, Ely la suivait. La promenade lui déplaisait, elle n'en attendait rien de bon et aurait bien renoncé mais elle se sentait perdue en cet endroit ne savait comment retrouver ses marques, ses chemins, ses repères. Il y avait une rumeur qui montait vers elles en une sorte de spirale tantôt proche et tantôt s'éloignant, la mer? La ville? et couvrait ce que disait Anne-Marie en un flot régulier et ininterrompu. S'adressait-elle seulement à Ely? Non, elle parlait seule comme on chantonne et peut-être qu'elle-même ne s'en apercevait pas.
Ely se rebella, s'assit sur une marche et regarda sa compagne qui poursuivait sa route, tranquillement comme si elle n'avait rien vu. Bientôt elle fut seule.
En redescendant elle s'arrêta dans un endroit qui proposait des rafraîchissements, et où elle prit soin de se retirer dans l'ombre. Vaine précaution apparemment, personne ne la cherchait. Il y avait dans le coin opposé une petite fille à l'aspect familier, où déjà l'avait-elle vue, couchée sur le travers du corps d'un chien qui somnolait, elle se souvint que sa mère lui avait raconté qu'enfant elle aimait s'endormir sur le plancher contre la chienne de la maison. Elle s'en alla aussitôt.
Mais la rue n'était plus la même, la ville avait repris son apparence ordinaire, celle en tout cas qu'elle connaissait: petite de nouveau, les rues de sable rouge et les échoppes de bois. Elle n'était pas loin du bassin dont les abords pour une fois étaient bruyants au point que, encore assez éloignée, elle entendit des cris. Des hommes qui couraient la doublèrent, inquiets plutôt qu'amusés. Elle ne connaissait pas suffisamment cette partie de la ville, un quartier très ancien réservé aux habitations, des maisons basses côte à côte que desservaient d'étroites ruelles rayonnant à partir de la promenade qui bordait le bassin et formant dédale, et ne put éviter de poursuivre sa route vers l'eau.
Lorsqu'elle arriva, c'était un groupe compact qui se pressait au bas des marches. Un homme encore immergé jusqu'à la taille serrait contre lui une fillette, la tendit à ceux qui attendaient, ils la portèrent un peu plus haut, sur une épaisseur de tissu que l'on était en train d'étendre à la hâte et où elle fut rapidement recouverte, couchée sur le côté et toussant. L'homme reprenait son souffle assis sur les marches au soleil, il était un peu vieux et cela l'avait fatigué. Personne ne s'occupait de lui, il s'adossa tranquillement et ferma les yeux sans plus s'inquiéter de rien. Arriva une jeune fille qui l'enveloppa dans une étoffe à quoi elle donna soigneusement plusieurs tours puis elle lui posa sur les genoux de quoi changer son pantalon. Il n'avait pas trop envie de bouger mais elle insistait et il se leva pour la satisfaire. Il se changea appuyé à son épaule, ensuite il se rallongea à demi, confortablement. Elle remonta vers le groupe.
Ely resta à quelque distance, il y avait une petite charrette à bras gardée par un jeune garçon et où l'on pouvait avoir du thé dans des gobelets de carton. Ely s'en approcha et s'en fit servir un, s'installa à proximité sans comprendre comment cette vache goulue avait bien pu entrer dans la poubelle, un bac de ciment aux rebords bien trop hauts pour sa taille.

— Ah tu es là, c'est ce que je pensais, là ou la plage: j'ai remarqué qu'on te retrouve toujours au bord de l'eau.


Anne Marie le trublion, le rabat-joie, celle qui détruit l'ordonnance rompt l'équilibre, perturbe les apparences, sème le trouble. Celle qui croit savoir mais rien ne sait, cette fautive arrogante, la dernière personne dont elle avait envie d'entendre la voix. Elle ne répondit pas. Renonçant à sa halte elle se détourna et voulut poursuivre son chemin mais l'autre d'un mouvement naturel lui emboîta le pas.

— Laisse-moi seule s'il te plaît.

— Très bien. ça n'est pas le bon choix, mais comme tu veux.

— Oui, comme je veux. Tais-toi, laisse-moi.

"Va te faire voir, va te faire voir, va te..." Chantonnait-elle ensuite en avançant rapidement vers le quartier où elle avait ses habitudes.
Anne-Marie ne reparut pas ce jour-là, ni le soir. Aucun incident, rien de spécial une journée qui ressemblait à tant d'autres. Beaucoup trop d'autres: Les mêmes visages punaisés aux mêmes endroits, la même expression pour l'accueillir, les mêmes lieux et places juste là où on s'attend à les trouver, le tout pâlissant au regard lassé, sans qu'elle en eût vraiment conscience. Que faire maintenant? que faire maintenant?

La ville n'avait rien offert d'autre que son égale bienveillance sans profondeur, lisse gracieuse et inadhérente, qui l'avait tellement séduite au début. Elle rentra très tard silencieusement, la porte de la chambre de l'autre fille était fermée de l'intérieur puisque le cadenas n'était plus dehors, elle ouvrit la sienne sans bruit et se glissa dans la pièce animée par l'ombre des arbres que le vent agitait.

Le début de l'après-midi. Des morceaux d'un violent soleil couraient dans la chambre, chassés par l'ombre venue du jardin selon les caprices du vent. Des traits éblouissants frappaient ses yeux par intermittence, puis l'écran d'une branche épaisse s'interposait mais elle n'y prêtait pas attention.
Elle se réveillait à peine, l'esprit confus, front brûlant et tête lourde. La nuit avait été sans sommeil avant le matin. Trop agitée elle avait passé des heures dehors à parcourir les rues où l'éclairage déjà parcimonieux avait été, car il était tard, réduit encore. La lueur que rendait l'océan maintenait dans l'air une légère transparence qui lui permettait de s'orienter aisément dans le centre qu'elle connaissait bien et au bord de la mer où, sur le parking sableux étaient venus dormir les vaches et les chiens qui avaient leurs habitudes. La petite fille qui dormait au sol sur le chien le matin marcha avec elle un moment et aucune d'elles ne fit la moindre allusion à l'étrangeté de cette présence, la nuit dans les rues. Certainement ne la notèrent-elles même pas. L'enfant portait une robe de vichy aux grands carreaux orange et blanc et à col rond, blanc qu'Ely préférait ne pas reconnaître.


— Maintenant je suis grande, disait la petite, et puis je suis devenue morte.

Ely ne se souciait pas d'enchaîner sur ce sujet.

— Mais je ne sais plus comment. Alors je suis venue ici, c'est bien mieux, quand j'étais grande je préférais. Sinon j'avais toujours froid. Je pourrais être grande aussi maintenant, mais l'espace est occupé en ce moment d'ailleurs ça ne m'intéresse pas. Je suis plus jolie là et je pourrais tout ce qui était interdit si je voulais, mais ça m'est égal. Je suis très intelligente et ça, l'intelligence, ça ne sert à rien. Asseyons-nous là, je suis fatiguée.

Il y avait un banc de ciment où elles se posèrent, les vagues étaient fortes, frangées de lumière mouvante. La fillette en bute à cette interlocutrice tellement rasoir, ne resta pas longtemps, s'en alla jouer avec les débris dans le sable. à une ou deux reprises elle posa sur le banc des trouvailles comme en effet Ely aimait en rassembler, autrefois. Des coquilles et un chiffon de tissu jaune sur lequel les disposer à côté de quelques débris de bateaux de pêcheur et de morceaux de verre usés, polis, de cailloux destinés à perdre toute couleur une fois secs, symétriquement installés autant que possible. Très vite un autre jeu s'imposa, elle partit creuser dans la plage humide un bateau qui faisait face à l'eau. La nuit finit par avaler l'agile silhouette, elle ne fut plus là.
Lorsque plus tard Ely s'approcha de l'endroit où elle vit l'enfant en dernier, le bateau était presque fini, avec ses deux sièges avant et arrière où l'emplacement des jambes des passagers était creux, et son étrave dont la pointe en ogive semblait vouloir affronter les vagues. Le pare brise manquait, il avait toujours été un problème se souvint-elle. Il fallait trouver une petite planche à la bonne mesure, ou autre chose; une fois elle avait tendu un lambeau de sac en plastique rose entre deux bâtons.
Elle ne s'assit pas, peu désireuse de se retrouver le derrière mouillé. La mer commença à attaquer l'embarcation et bientôt ce serait le naufrage qu'elle n'attendit pas. Elle se tourna vers la clarté qui commençait à peine à s'ébaucher dans son dos et remonta vers les buissons entre lesquels passait le sentier.

Et vers le milieu de la journée, afin de dissiper le trouble du lent réveil elle resta un moment sur le carrelage humide et luisant de l'étroite salle de douche tandis que l'eau jaillissait puissamment. Glacée, beaucoup trop froide. Dans la forte clarté de la petite pièce, l'eau décomposait le spectre sans égard pour les yeux blessés. Celui de gauche soudain commença à se contracter à mesure que dansait dans son orbe le kaléidoscope aqueux. L'image se fragmenta, tout le côté en était affecté plus de la moitié de la vision s'en allait en triangles, carrés, losanges de lumière et de couleurs qui tournaient, s'interpénétraient, avalés par un centre qui n'était que crampe et contraction. Cela engendrait un malaise terrible, un mal-être insupportable qu'elle ne savait comment faire cesser. Elle pressait ses yeux, les paupières rabaissées sous les mains, et cela continuait sur le fond noir, s'étendait grignotait ce qui restait à droite du regard habituel. Elle frotta, frappa son oeil, rien n'y fit: le phénomène, à mesure d'un mouvement intérieur, tranquille et inexorable s'agrandissait dévorant petit à petit l'espace, les volumes, les couleurs. Elle tenta de bouger, de se lever, tourner sur elle-même, rien n'en fut changé sinon qu'un vertige s'ajouta. Cela tirait sa tête à soi en une aspiration, comme si sa matière même commençait à en être infectée, comme si son cerveau, elle-même tout entière allait devenir le kaléidoscope; douleur, déchirement. La petite fraction de vision normale qui restait ne cessait de rétrécir.
Terrible sentiment d'impuissance désespérée, elle n'eut plus rien à faire que, roulée dans une serviette subir cette horreur, jetée sur le lit où ce fut un évanouissement qui, en la privant de ses sens, donna le repos et l'oubli, soulagea les nausées qui s'étaient emparées d'elle.

19
Ce qui l'avait ranimée c'était la fillette en short et casaque de coton rayé qui sautait sur le lit au-dessus d'elle en riant, écartant ses pieds nus juste au moment où ils allaient la piétiner. Pour faire cesser les désagréables secousses du matelas et les grincements blessants du métal, elle saisit une cheville en mouvement à son côté. Il y eut un cri, la petite fille bascula tomba au sol et ce fut Ely qui se retrouva entre le mur et le lit endolorie par sa chute. Il n'y avait dans la chambre personne d'autre qu'elle et Anne-Marie assise devant la fenêtre de la rue, écrivant.
— Alors, ça y est, tu préfères mourir? Ne rien voir ne rien entendre, ne rien sentir? Tu te décides pour la simplicité, l'essai t'a convaincue? Tu regrettes déjà le non-être? Il est temps. C'était quoi au juste cette gosse remuante, tu supportes ça, toi, les enfants agités? Faut-il que tu sois désemparée. Tu ne peux donc pas lâcher le terrain, il faut que tu laisses une trace, quelqu'un à ta place, toi-même de préférence bien sûr. Que va-t-il arriver ensuite, en as-tu une idée? Vas-tu encore trouver quelque chose, tu n'en as pas assez? Sois donc une bête, sois un dieu, pose-toi dans le fixé, l'établi, l'immobile, ce qui est dit, ce qui est là; oublie-toi, un peu de détente il est temps. Cesse de tout découper en rondelles, de nommer, établir des limites des différences, des frontières, de classer compter. Et de toujours tout déplacer, de t'inventer une peau pour te contenir, et cette horreur d'un avenir pour devoir avancer et lutter. Qu'en ferais-tu au fait? Tu tiens absolument à reprocher à toi-même tes faux mouvements tes erreurs tes souffrances, et celles des autres aussi? Tu n'as pas beaucoup d'imagination pour vouloir à toute force entrer dans les modèles appris. Sinon quoi? Le sais-tu? Que perdrais-tu réellement à renoncer à cet inutile orgueil?
Sois libre: livre-toi et oublie. Renonce à ton auto détermination ce fantasme. Plus d'un en rit, crois-moi et ris de toi aussi, en te voyant désespérée qui grattes l'illusion de tes propres traces. Malheur, déchéance, régression et d'autres encore sont les noms de l'"avenir". Depuis longtemps est-il tordu, le couteau dans la plaie humaine. Libère-toi que je puisse m'en aller: tu me fatigues.

— Oh, va-t-en, c'est tout ce qu'on te demande. Disparais!

— N'y compte pas. Je suis posée dans le paysage, ce paysage justement à quoi tu ne peux renoncer...

— Tais-toi alors, laisse-moi, rentre chez toi, va, écris dans ta chambre.

— "Ma chambre" c'est toi qui le dis. Ah, ah. Quelle capacité d'invention, tu es sublime.

— Chut.

Elle tourna le dos en un affront délibéré, et se prit par la fenêtre à regarder ce chien noir qui depuis hier semblait avoir élu la cour pour domicile. Dans l'épaisseur ombreuse des taillis où il ne se voyait qu'à cause de son mouvement, il tournait sur lui-même avant de se rouler en boule au sol. Puis il haussa la tête, inspecta l'alentour et leva jusqu'à elle son regard incisif luisant et précis. Leurs yeux se croisèrent, l'animal aussitôt rabattit ses paupières avec une lenteur délibérée elle n'en douta pas, et ainsi ne fut plus visible.

Le soir lorsqu'elle sortit elle ne s'aperçut pas tout de suite qu'à son passage il lui avait emboîté le pas. Il marchait tête basse, le nez sur ses talons, il flairait le sol à droite et à gauche sa tête balançant comme celle d'un jouet. Il entra derrière elle chez Prema où une table venait par chance de se libérer, personne ne sembla noter sa présence, personne ne le chassa. Elle avait emporté un livre et resta assez tard, inclinant le livre juste sous la lampe dans la lumière parcimonieuse. Et lorsqu'elle se décida à rentrer elle le trouva qui cette fois se plaça au-devant, comme un guide. Elle lui emboîta le pas d'un élan automatique, il musardait d'un côté à l'autre de la rue mais ne se laissait pas doubler. Il ne prenait pas le chemin de l'hôtel, elle n'avait pas vraiment envie d'être dans sa chambre, pas sommeil, et tant qu'il ne l'égarait pas elle pouvait bien le suivre. Les limites du corps du chien ondulaient vaguement par moments, troublées aurait-on dit par des ondes de chaleur qui monteraient du sol ou des gouttelettes humides formant brouillard léger. Mais elle s'aperçut que couraient sur l'animal de petites flammes qui étrangement n'étaient pas à l'évidence d'une substance différente de lui. Elle qui n'avait pas encore posé de regard attentif sur la bête vit alors que la forme n'en était pas fixée sans doute, elle se demanda si sa main posée sur le dos sombre pourrait rencontrer quelque chose de matériel. Elle déplia le bras: il lui sembla d'une longueur infinie, beaucoup trop étiré pour effleurer une chose si proche, avec au bout la main très lourde, d'un poids paralysant. Considérant sa paume retournée elle vit que là aussi il y avait du feu et une légère fumée brouillant les lignes.
Ils longèrent des murs dont elle ne se souvenait pas, de hauts murs de pierre rose par endroits pâlie, impossibles en ce lieu. De grotesques figures médiévales étaient sculptées autour des fenêtres et supportant les auvents de rigides statures féminines arboraient toutes le même sourire mécanique qui ne fonctionnait pas -ni même physiquement: une impossibilité musculaire- avec la courbe affaissée des paupières. Le globe des yeux était lisse, sans que l'on eût tenté d'y donner un regard.
Il n'y avait pas de circulation, un accident venait de se produire cependant: la voiture gisait toujours là, renversée, une roue grinçait encore doucement. Ils étaient deux dans l'habitacle un garçon et une fille sans doute, dont le visage était caché par sa chevelure blonde mais sa main qui dans un angle trop violent était retournée sur le tableau de bord était fine et délicate. Ce qui sous elle se voyait du siège était maculé de rouge et un mince filet de même couleur commençait à glisser sur la peau de son cou. Ely et le chien dans un temps décalé étaient dans l'écran de flammes et fumée à présent totalement, le garçon dans l'auto se mit à bouger mollement, il fut sur le bord du trottoir sans que la portière se soit ouverte, image imprécise vacillante. Toute la scène d'une extrême lenteur, qui même se répétait de manière imprécise, trouva à se dérouler entière avec ses bégaiements dans le temps de leur passage sans qu'ils se soient arrêtés ou aient seulement ralenti. Ils arrivèrent à hauteur d'une troisième personne qui se relevait lentement et se mit à marcher avec hésitation. Une fille aussi, elle avança de quelques pas et tourna aussitôt à droite. Ce fut pour Ely comme si elle marchait dans sa tête, comme si elle, Ely était la ville, la rue, le décor peu importe. C'était douloureux et, sans que la douleur ait un siège, insupportable. Pourtant elle fit face, affectant de l'ignorer bandant sa volonté dans un effort obstiné.

Le mufle toujours dans les graviers émettait de petits grognements et soudain ce fut un oiseau très gros, se dandinant sans grâce, traînant ses ailes péniblement dans la poussière et aussi la précédait. Elle ne s'y trompa pas, reconnaissant les yeux du chien et la façon dont ils avaient tout le temps glissé vers elle pour s'assurer de sa présence, lui ôter toute liberté l'attachant à lui aussi sûrement qu'une chaîne. Des frissons remontaient, désagréables, elle ne voulait pas céder à la panique qui avait couleur violette et progressait au long d'elle un peu plus, chaque fois que ses pieds prenaient appui au sol pour faire un pas encore. Les ailes tentaient de s'ouvrir par saccades mais c'était comme si les muscles étaient insuffisants et tout redevenait mou. Lui vinrent à l'esprit les images de sabbats de sorcières où l'on voyait de terrifiantes vieilles femmes montées sur le dos d'oiseaux en plein ciel. Des sons souffrants se tordaient au sol sans pouvoir davantage s'élever. Le chemin qui était jusque là poudreux et sec devint boueux, ils avaient quitté la ville sans qu'elle en eût conscience, la douleur s'était calmée, une sorte de lande broussailleuse, de larges flaques d'eau trouble que retenait la collante argile rouge. On aurait dit qu'elle piétinait dans le sang. Partout le vent avait accroché des détritus aux épines et aux ronces, des sacs de plastique souillés battaient, se décrochaient et étaient pris un peu plus loin. Elle voulut imaginer un ciel car il n'y avait rien au-dessus, c'était incompréhensible; c'était ainsi pourtant: rien au-dessus, ni vide ni plein, non vu, absence de tout, non existant. Tout en elle se rétractait horriblement, et maintenant sans souffrance, c'était bien pire. La douleur aurait été quelque chose à affronter, plutôt qu'en elle circonscrit cet incontrôlable désarroi, elle-même, non vue, même pas niée car ce que l'on nie peut espérer être. Là, rien ne franchissait le périmètre de ce qu'elle imaginait, tout restait en elle enfermé, rien qui fît écho, rebondît, qui pût lui être retourné. Elle n'était pas là. N'était pas. Il n'y avait rien. Ce lambeau, elle, qui n'aurait pas dû être, terreur sans objet. Infixable, infixée sinon en rêve... le rêve de quoi? L'oiseau s'effaçait, le paysage pâlissait. Fuite glissement l'absence du ciel infectait le reste, la rétraction allait se réduire à son point de pénétration, puis à rien. Mais cela était encore là, ce mouvement presque imperceptible, cette astringence cette aspiration en soi-même jusqu'à ne plus être. Oui, cela se produisait, la seule chose agissante; autre chose en retour se déployait, dont le lieu n'était pas su pas dit, qu'elle n'était plus en état de sentir. Tout s'absentait la peur la volonté le désir elle continua d'imaginer faiblement des choses blanches dont chacune annulait l'autre et ce blanc d'ailleurs perdit vite tout sens.